Les aventures de Mariavah II
textes et photos d’Anne-Marie Guilloux
(vous pouvez lui envoyer des messages à cette adresse : anmaguilloux@gmail.com)

Anne-Marie Guilloux et son Sangria MARIAVAH avaient largué les amarres le 10 juin 2007 dans le but de réaliser un tour de l’Irlande. Pour cause de mauvaises conditions météo, son projet avait avorté après un périple tout de même de 1.834 milles. Elle était rentrée le mardi 14 août. Têtue (comme une bretonne ?), Anne-Marie a décidé de remettre cela, cette fois sur son nouveau bateau, MARIAVAH II, un Sun Light 30 DL.
Partie de Tréguier, son port d’attache, Anne-Marie nous enverra, dans la mesure de ses possibilités, des nouvelles régulières. J’ai ouvert cette page pour vous faire partager son aventure. Bonne lecture.

corde

Journal d’Irlande – 1ère partie
“Tentative de tour d’Irlande” courriel du jeudi 20 mai 2010 – 22h17

Ça y est, je me suis lancée dans mon projet de tour d’Irlande, né il y a quelques mois cet hiver. Je suis partie vendredi en compagnie de Florent pour un convoyage de deux jours jusqu’à l’Aber Wrac’h. Rien à signaler, mis à part que nous avons failli finir gelés le premier soir au mouillage sur la Penzé, dans la Baie de Morlaix, tellement l’air était froid, la mer aussi et également la pluie.
Lundi matin, je me suis lancée seule pour une traversée jusqu’en Irlande à partir de l‘Aber Wrac‘h. La météo étant favorable, avec un vent d’ouest, voire sud-ouest, je n’ai fait aucun stop, soit une arrivée à Arklow mercredi après-midi. Pas de surprise sur la traversée de la Manche, sinon que cette année les bateaux marchaient plutôt deux par deux dans les rails et que l’AIS radar n’a pas fonctionné, ne captant aucun message des navires, pourtant bien visibles. J’ai donc testé les micro-siestes, 20 mn de repos, et quelques minutes de sommeil grapillées à chaque fois.
J’ai passé Land’s End dans une aube grise et embuée, avec le phare de Long Ship qui se décalquait en gris plus sombre, tel un fantôme. Je me suis ensuite accordé un peu de repos en me décalant vers l’Est, à l’écart du trafic maritime, quelques dizaines de minutes de sommeil réparateur, chronométrées par le réveil, malgré le bruit du moteur, car il y avait pétole entre 21h et 5h du matin..
Plus loin, un pêcheur est venu me saluer, relevant ses casiers, quelque part au milieu de nulle part. Puis il y a la traversée du rail vers Bristol, puis les rails côté ouest de la Mer d’Irlande, et quelques moments de repos dans les zones où rien n’était en vue. C’est bizarre, quand je suis au repos, j’ai l’impression qu’il y a quelqu’un sur le pont en train de veiller, alors que c’est Toto, mon pilote automatique qui fait le travail, mais qui ne voit rien du tout… Il faut que je me rappelle que je suis seule, et c’est à moi de veiller et d’assurer ma sécurité.
Le vent jusque là tranquille ou complaisant, forcit un peu, et Toto n’en peut plus et crie au secours. Je prends la barre pendant quelques heures. J’ai réduit à l’avant, pris un ris en prévision de la seconde nuit, mais le bateau fait des surfs à 9 nœuds dans les vagues au portant, et Toto qui prend ma relève, jette le gant. Me voici à minuit, en train d’affaler la grand voile. A l’avant du bateau, j’ai l’impression d’être sur une planche de surf, et le haut des vagues éclaire la nuit de leur phosphorescence. Sous génois seul, tout rentre dans l’ordre et Toto est content, et moi aussi, car si Toto n’est pas content, c’est un sérieux problème pour moi. Surtout qu’il pleut toute la nuit, et qu’on est mieux au chaud à l’intérieur…
L’aube se lève et le vent tombe, si bien qu’il faut mettre le moteur. L’Irlande est proche, bien qu’on ne voit rien, tout étant noyé dans une sorte de brouillasse humide. Il y a maintenant plein d’oiseaux sur l’eau, des guillemots, des pingouins tordas, encore une autre espèce de pingouins, des sternes, des fous. Il y a même une hirondelle, au gros ventre beige, quelque peu ébouriffée, qui cherche à se poser sur le bateau, mais c’est trop inconfortable, ça roule et ça glisse, et elle s’envole, un peu frustrée.
Je suis partie un peu trop à l’Ouest, et il me faut donc revenir vers la pointe SE de l’Irlande. J’aperçois Tuskar Rock et son phare, de manière encore plus glauque, que Long Ship, 24 heures auparavant.
Pendant que je longe la côte sans rien voir, le vent tombe et la mer se calme. J’arrive à 17h à Arklow, et le maître de port me fait une bonne réduction sur le prix normal du port Très sympa ! Mes voisins de ponton s’agitent pour leur régate amicale de fin de journée, après le travail. Moi j’hésite entre l’état de conscience et celui d’inconscience. Je me balade un peu et après une douche et un bon dîner, je plonge dans 11 heures de sommeil qui vont me refaire à neuf. A bientot, Anne-Marie.

Journal d’Irlande – 2ème partie
courriel du lundi 24 mai 2010 – 19h51

Bonjour à tous,
Ben, il parait que l’Irlande c’est beau, sauf que ça fait 3 jours que je ne vois rien du tout ! Le baromètre est au plus haut, on nage dans l’anticyclone, l’air s’est réchauffé sur une mer bien froide (pas plus de 11° max), résultat = une brume permanente, plus ou moins dense selon les endroits.
Hier, ce fut une journée » de transition de Arklow à Howth, une marina au nord de Dublin, remplie de bateaux plus beaux les uns que les autres, et récents en plus. La brume fait naitre quelques illusions : Voilà qu’en pleine mer, je vois une sterne qui a pied. Et quand on connait le fameux proverbe de marin « Quand les mouettes ont pied, il est temps de virer », comme les sternes ont peut-être les pattes encore plus courtes que les mouettes, c’est inquiétant! En fait, la farceuse est perchée sur une planche de bois à la dérive.
La côte est tapissée de hauts fonds qui s’étirent sur plusieurs milles parallèlement au rivage. Quand un sablier me passe devant le museau, sans que je n’ai rien vu, ni rien entendu, je décide d’abattre la capote pour plus de visibilité et décide de veiller attentivement, corne de brume à portée de la main. Un navire avec une corne de brume à faire trembler l’air me croise assez loin sur bâbord, dans la passe Sud vers le port de Dublin, et je décide de longer les hauts fonds pour me mettre à l’abri des nouvelles recontres, et je longe le Kish Bank. A son débouché, je tombe sur un vrai défilé de bateaux : un cargo, un porte-container, trois ferries, cornant à qui mieux mieux.
Avant d’arriver à Howth, sous la falaise, le vent forcit brusquement pour se calmer en vue du port. En face d’Howth, il y a une île, assez haute, mystérieusement drapée par des lambeaux de brume, et qui non moins mystérieusement, s’appelle Ireland’Eye, l’œil de l’Irlande.
La nuit au port est calme et encore une fois magnifiquement reposante.
Le lendemain, c’est parti pour une longue étape de plus de 55M, pour Ardglass, l’Irlande du Nord, zut il va falloir remplacer le drapeau tricolore de l’Eire, par le chiffon rouge de sa gracieuse majesté : Irlande free, libérez l’Irlande. Dès la sortie du port, le vent se met à souffler et c’est un long bord au travers de 8h30 à 16h50 avant que le vent ne me lâche, et ça marche de bon train. Contrairement à hier, je suis à l’écart de toute route maritime, et tant mieux car par moment on ne voit pas à plus de 250m. Pendant un bon moment, les sternes volent autour du bateau en criant : « Casse-toi » disent-elles, « décampe de mon territoire ». Bande de chipies, moi je préfère les pingouins, élégants dans leur livrée noire et blanche, discrets, silencieux, ils plongent quad le bateau approche et je ne les vois jamais remonter à la surface. Une hirondelle a élu domicile sur le bateau, d’ailleurs, je me demande si elle n’y est pas encore cachée. Elle fait comme chez elle, volète dehors, à l’intérieur, se pose près de moi, me regarde de son petit œil rond et noir, repars, revient.
Le brouillard est dense, et réfrigérant, et je bois du thé, pour arrêter de grelotter. La brume se déchire d’un seul coup alors que j’arrive sur la côte et le phare de St John’s Point apparait au soleil, en tricot rayé noir et jaune. Mais il y a encore du suspense car je m’enfonce à nouveau dans la brume qui efface partiellement l’entrée du port d’Ardglass.
Mes voisins de ponton n’esquissent pas un geste pour m’accueillir ou pour m’aider, à mon avis ils sont trop ivres, ils risqueraient de tomber de leur bateau. Un autre sur son gros bateau me zyeute comme s’il avait vu une extraterrestre : Bienvenue en Ulster !
Il n’y a que le maitre de port qui a l’air gentil et passe me voir, mais il n’a pas l’air de vouloir faire la conversation et s’en va rapidement. Bises. Anne-Marie.

Journal d’Irlande – 3ème partie
courriel du jeudi 27 mai 2010 – 08h55

Bonjour à tous,
Ça y est je suis enfin sortie de la brume. Samedi, j’ai fait une longue nav jusqu’à Bangorh, une belle et luxueuse marina près de Belfast. Il était possible de longer la côte, une côte rocheuse assez basse, tapissée d’ajoncs, le tout sous le soleil et avec une mer calme. Seul le courant dans le Copeland Sound m’a bien ralentie si bien que je ne suis arrivée qu’une heure avant que ma cousine, Morgane, ne débarque du train.
Dimanche, nous avons quitté Bangor avant que les plaisanciers ne s’éveillent, vers 9h du matin, après avoir fait le plein d’eau et de carburant. Tant que le courant nous a poussées, je me suis dit que nous pouvions pousser le plus possible vers le nord, mais par vent et contre courant nous n’avancions plus qu’à 0,5 nœuds et nous avons fait demi-tour avant d’atteindre le cap suivant, Tornamoney Point. Le mouillage le plus proche était Red Bay, que nous avons rejoint en un rien de temps, Red Bay nom du à la coulur très rouge de la roche. Un bateau a eu la gentillesse de nous indiquer qu’il n’était pas conseillé de mouiller dans le petit port, et nous a guidé vers des bouées de mouillage. Mais de tranquille la abie est devenue houleuse ne facilitant pas la montée dans l’annexe. Petite balade jusqu’à Red Bay même et puis de l’autre côté à la découverte d’un pub ancien, fait d’une multitudes de pièces, assez amusant. De retour au bateau, nous avons été bercées pendant le repas et jusqu’à dans notre duvet, par une houle venant du large, le mouillage n’en étant aucunement protégé.
Lundi, j’avais hâte de quitter ce mouillage un peu rouleur, et nous avons filé au près vers le nord, de caps en caps, les falaises étant de plus en plus hautes, avec au loin les sommets de l’ Écosse bien visibles sous leur couronne de nuages. Un virement de bord plu tard nous nous sommes engagées dans le Rathlin Sound vers 10h45, un passage entre l’île Rathlin (100 habitants) et Fair Head. Vers la sortie la mer était couverte de remous, le ciel complétement plombé, les falaises sinistres et le vent nous a lâchées, obligeant à mettre le moteur. Depuis le large, nous avons aperçus les blocs de rocher de la Chaussée des Géants. A 6 nœuds, nous avons déboulé dans le passage étroit du Skerries Sound, avant de tourner la double pointe rocheuse masquant l’entrée du port de Portrush, où un ponton accueillant nous attend. Balade dans la station balnéaire et le long de la côte, où l’on apprend que s’il y
a des colonnes de basalte à la Chaussée des Géants, ici on trouve de la roche sédimentaire cuite par l’éruption volcanique, et de la dolérite. Il y a 60 millions d’années, il ya eu une énorme activité volcanique dans la région et la lave est passée à travers les autres roches.

Journal d’Irlande – 4ème partie
courriel du lundi 31 mai 2010 – 21h18

Voici la suite de ma croisière en Irlande, en espérant que vous allez tous bien.

Mardi 25 mai : Le Donegal est une belle région sauvage, surtout sous le soleil mais un peu désordonnée quand même : Les vagues sont dans n’importe quel sens, et les montagnes semblent avoir été jetées sur le paysage, n’importe comment, comme des volcans qui auraient poussé de manière anarchique, ou comme des taupinières géantes. Nous sommes parties mardi matin de Portrush où la nuit a été un peu ventée, pour monter à l’assaut de la péninsule la plus au nord de l’Irlande, Malin Head. Un peu avant, nous avons passé la frontière et avons eu l’insigne honneur de hisser à nouveau le drapeau tricolore, vert-blanc-orange, en place de celui de la perfide Albion. Néanmoins pendant ces quelques jours passés en Irlande du Nord, le drapeau de la République, flottait à l’intérieur du bateau.
Nous avons fait des pointes à 7 nœuds avec un ris dans la grand voile, et l’inter du Sangria sur l’étai larguable, une combinaison parfaite pour la météo et la mer que nous avions. Car c’est fini, l’étendue relativement plate de la Mer d’Irlande, nous allons bientôt aborder la côte ouest et sa houle. Ce soir, nous mouillons dans Mulroy Bay, à Fanny’s Bay, avec repas de fête, carottes rapées, confit de canard et son riz à l’eau, et crème Mont Blanc, le tout arrosé d’un petit Saumur; C’est pas tous les jours qu’on atteint le sommet de l’Irlande. Et bien sûr, comme on est au nord, avec un vent du nord, on a froid, et ce malgré le bonnet à oreilles et à bubons de Morgane.

Mercredi 26 mai : Second jour dans le Donegal. Les montagnes ont l’air un peu mieux rangées et les vagues aussi mais elles sont plus grosses. Ce matin, il y a eu du suspense pour quitter Mulroy Bay, un bon vent de nord contre la marée descendante, plus des hauts fonds, nous avons chevauché des rouleaux à l’entrée de la rivière, pendant une demi-heure avec parfois une profondeur qui n’excédait pas trois mètres. Ça fait peur ça, non ? Quel soulagement de se mettre à la voile et de pouvoir filer en pleine mer. Deux grands caps à passer aujourd’hui, Horn Head et Bloody Foreland, qui marque le coin nord-ouest de l’Irlande, ainsi qu’un détroit , celui de Tory Sound, avec juste quelques vagues en désordre. Puis c’est une succession d’ilots jusqu’à Aran Island, à ne pas confondre avec les Iles d’Aran, situées dans la baie de Galway, plus au sud. La côte ouest de l’île d’Aran a des falaises assez escarpées, avec des reflets roux sous le soleil. Impossible de repérer les alignements de sécurité pour notre mouillage de Rosallion Bay, et je demande un coup de pouce à MaxSea.
Le vent a brutalement forci pendant que nous mouillons et le mouillage tire fort. Ça ne nous empêche pas de nous concocter un petit gâteau au chocolat, car les rafales et le vent froid nous dissuadent de débarquer dans l’annexe. Record de vitesse à battre à partir d’aujourd’hui : 8 nœuds.

Jeudi 27 mai : Ce matin, nous déplorons la disparition soudaine de la girouette, tombée au champs d’honneur, c’est-à-dire sous les flots, on ne sait quand, ni où. Aujourd’hui, une journée éblouissante, à s’en mettre plein les mirettes ! Les plus hautes falaises d’Irlande, baignées par une mer émeraude, aux couleurs de lagon des mers du sud. La longue houle de l’Atlantique, bien ronde fait danser la trajectoire du bateau et ourle les rochers d’écume. Les sommets culminent à 200, 300 m, et au delà du cap Malin Beg., le sommet de Slieve League (593m) tombe dans l’océan. A côté l’île de Rathlin O’Birne,dont nous empruntons le détroit large d’un mille, nous apparait raplapla. A chaque pointe, il y a une tour Martello guettant l’envahisseur. Au bout d’une heure après l’île, nous atteignons Teelin, une crique environnée de collines et de montagnes, avec un ou deux bateaux de pêche. En débarquant nous avons une conversation un peu laborieuse avec un pêcheur où il est question de coup à boire et de pinte de Guiness. Arrivés avant 16h, nous avons largement le temps d’une promenade à terre qui nous emmène au village de Kilcar, par une route qui domine la mer au milieu des champs à murets de pierre où paissent moutons et vaches. Kilcar est niché au fond d’un vallon, qui fait penser à un paysage alpestre. On y tisse le tweed et nous visitons une boutique et une fabrique. Ils ont des anciens métiers à tisser tout en bois, avec la navette qui contient le fil de chaine qui fonce d’un bout à l’autre du tissu avec un claquement sonore et hypnotisant.
Au retour nous nous prenons la seule averse de la journée, car jusque là nous avions réussi à échapper aux «showers ». Au fait record de vitesse à battre aujourd’hui : 7,5noeuds.

Vendredi 28 mai : Finalement le mouillage de Teelin a été calme, pas de rafales descendant des montagnes comme annoncé dans les instructions nautiques. Un grand voilier autrichien arrivé hier part avant nous . Nous n’avons que 23 milles à faire jusqu’à Sligo, et le temps est beau. Après déjeuner il faut mettre le moteur, car on n’avance plus, et alors que nous regardons aux jumelles pour voir s’il n’y aurait pas des phoques sur Sealrock « le rocher aux phoques», 3 dauphins surgissent à côté du bateau, bientôt rejoints par le reste de la bande, qui jaillit de tous côtés. Ce sont de grands dauphins, puissants, au dos gris foncé, et aux flancs un peu roses. Il semble y avoir un ou deux plus jeunes avec eux. Ils se disputent un peu l’étrave du bateau et nous accompagnent pendant 10 minutes et disparaissent. Les instructions nautiques sont un peu compliquées à lire, mais l’approche de la rivière de Sligo se fait assez logiquement avec la carte et les quelques balises qu’on aperçoit. Sur un amer, il y a ce que je prends pour des gens qui pêchent, alors que c’est la statue d’un homme en costume de marin, qui le bras tendu nous montre l’entrée de la rivière, le fameux Metal Man des instructions nautiques. Nous voilà parties pour une remontée au moteur de la rivière pendant plus d’une heure, sans trop savoir si nous trouverons un endroit où accoster à Sligo. Par endroit, il n’y a quasiment pas de fond, avec notre dériveur lesté nous passons. Soulagement, tout au fond, on aperçoit un grand voilier à un ponton, et nous nous mettons à couple. Mais l’accès vers l’extérieur est verrouillé par une grande clôture . Heureusement une heure plus tard le maître de port arrive, il nous a vues sur sa télé. C’est dingue comme ici, comme en Angleterre, il ya des caméras partout. Sligo, ses magasins, ses pubs, et un monument poignant sur la Grande Famine, rappelant que Sligo fut un grand port d’embarquement pour les Etats-Unis.

Journal d’Irlande – 5ème partie
“suis à Dingle ” courriel du vendredi 04 juin 2010 – 20h02

Eh bien Orange est un repère de gros vilains, ils m’ont coupé mon téléphone, m’empêchant de vous envoyer mon journal de bord, de prendre des fichiers météo, de donner des nouvelles ou de répondre à des SMS.
J’ai donc débarqué à Dingle, spécialement pour l’internet café. Hier, je n’ai pas navigué, trop de vent et aujourd’hui c’est reparti, et j’ai atteint tout à l’heure le point le plus ouest de mon périple, sauf si je décide de mettre le cap sur l’Amérique ! Donc, sous réserve de la météo, je prévois encore 2 escales en Irlande, puis je traverse avec une pause aux Scilly ou en Cornouaille. Ci-dessous, la suite du voyage. Bises à tous. Anne-Marie.

Samedi 29 mai : Morgane a dû se lever à l’aube ce matin pour prendre le bus et faire une longue traversée de l’Irlande jusqu’à Cork, où elle prendra le ferry. Morgane s’en va, donc Toto reprend ses fonctions. Mais bon Morgane, elle sait barrer, et bien alors que Toto il suit un cap, et puis il n’est pas très causant.
A 8h00 je quitte le ponton et suit l’interminable procession de perches vertes qui marquent la partie canalisée de la rivière Garavogue. Le même héron cendré qu’hier, le même Metal Man mais pas de dauphins.
J’ai rangé l’étai largable et l’inter et file toutes voiles dehors, vent arrière, puis largue, puis travers, puis à nouveau vent arrière pour parcourir les 50 milles qui m’amèneront jusqu’à Erris Head. D’habitude lorsqu’on fait le tour de l’Irlande c’est une succession de caps, derrière un cap il y a un autre cap, et le suspense consiste à deviner quelle forme pourra bien avoir le suivant. Mais là je suis dans une baie et je longe la côte, d’abord assez basse, puis avec une succession de falaises, qui montent et descendent, noires et vertes, ondulant le long du bord de mer. L’océan abandonne sa belle couleur émeraude au profit d’un bleu profond, bleu marine quoi ! Sur la fin du parcours, les falaises sont déchiquetées et de gros morceaux sont tombés dans la mer, créant de petites îles ou des récifs.
Je passe entre la côte et les Stacks, trois grandes pyramides culminant à 92 m, où nichent des oiseaux de mer avant de m’engager dans Broad Haven où après le phare, le plan d’eau s’avère très vaste et je me décide à mouiller de l’autre côté de la baie, à l’opposé du petit port de pêche. Mais 1h30 plus tard, le choix ne s’avère pas judicieux, la houle m’arrive droit dessus et le vent a forci. Je relève le mouillage, mettant le moteur en marche avant lente pour réduire la tension de la chaine et ça marche. On est beaucoup mieux abrité de l’autre côté et la nuit sera tranquille.

Dimanche 30 mai : Aujourd’hui, j’entreprends de contourner 2 grandes péninsules celle de Belmullett et celle d’Achill Island. En fait de mon mouillage il y a peut-être 100 mètres de terre qui me séparent de Black Sod Bay, juste au sud, et plus bas, le passage entre Achill Island est la terre est bouché par un pont et des câbles électriques. Il faut donc passer par le large et ses caps : un seul bord pour sortir de la baie et contourner Erris Head, puis passer Eagle Island. Après je suis vent arrière et dans la houle de 2 mètres, les voiles ne peuvent pas tenir en place . Me voici partie pour de longues heures de moteur. Ici la côte est précédent obturées d’îles et de cailloux de toute taille ,jusqu’au-delà de Wolf Rock, avec son phare dominant la mer de 86 m. Avant de contourner Achill Head, je passe près de la plus haute falaise d’Irlande (cette fois-ci, c’est la vraie), 664 m. Le ciel est devenu laiteux et la houle, aux environs de ce cap difficile à négocier par vent frais, semble venir à la fois de l’arrière et de l’avant, et c’est finalement une houle du sud qui m’arrive dessus, lorsque je longe Achill Island. J’aperçois bien le phare sur Achillbeg Island qui cache l’entrée Du Sound où se trouve le mouillage, mais impossible de repérer les feux à aligner pour éviter les hauts fonds. Plus j’avance et plus le courant s’accentue, la marée monte et l’eau envahit le passage au point de se transformer en torrent, dans le virage étroit qui donne accès au plan d’eau abrité. On se croirait dans le Golfe du Morbihan, 4 à 5 nœuds qu’ils disent dans les Instructions Nautiques. J’aperçois une belle grosse bouée jaune avec un bout, je fais un virage sur les chapeaux de roue dans le courant et je l’attrape du premier coup . Ouf ! Ça fait onze heures que je suis en mer et je suis vannée. Ici, on dirait une carte postale : Quelques maisons, un quai, de petits bateaux de pêche, un château en ruine et des moutons qui bêlent sur les pentes vertes entre les murets de pierre et les buissons d’ajoncs. Une nécessité demain partir à l’étale de courant. Si tout va bien , j’atteins Inishboffin demain, là même où j’avais fait demi-tour 3 ans avant …

Lundi 31 mai : Bon, je suis à Inishbofin, comme prévu, faisons taire tout suspense. Et comme il y a 3 ans, je suis arrivée dans un grain, pluie et rafales de vent, guidée par le phare à secteurs rouge, blanc, vert, plus que par l’alignement des 2 tours blanches que j’ai vu après la lumière rouge du phare. Ma journée a commencé tard, le temps que le courant s’arrête à mon précédent mouillage et j’ai réduit la voilure en fonction de la météo annoncée, force 3 à 5 et du près que j’avais à faire. Le ciel était gris, même plombé, le sommet de l’île Clare disparait sous les nuages bas. J’ai pris de bonnes rafales sou le vent de l’île, saleté de falaise ! Puis le vent est devenu plus régulier. Les îles son apparues telles des vaisseaux fantômes taillés à la serpe. Une seule bonne vague est arrivée dans le cockpit, droit sur mon poste radio où j’écoute France Inter (ça me tient compagnie) et a bien humecté mon col et ma nuque, une seule vague…
J’ai fait quelques rencontres : un dos gris foncé avec un petit aileron courbe, et qui n’a pas bougé à mon passage, ça ressemblait à un cétacé, endormi ? Un phoque, j’ai vu sa tête et sa paire de moustaches avant qu’il ne fasse une pirouette pour plonger, un pétrel qui a bien failli rentrer dans l’étai, tellement il est passé près.
Peu après que j’ai viré de bord pour faire route directe sur Inishbofin, le vent s’est renforcé, et la pluie s’est mise à tomber abondamment, si bien que la tour blanche de l’entrée était à à peine visible. Je suis entrée dans le port en plein grain, sous grand voile seule que j’ai descendue à l’abri des rochers (c’est un port naturel), avant de faire quelques va et vient au moteur sous pilote, le temps de préparer le mouillage. Depuis plusieurs heures il ne cesse de pleuvoir et le vent s’est renforcé. Le bateau roule un peu, car c’est marée haute et la protection des rochers a diminué. Deux voiliers anglais sont arrivés, cela faisait plusieurs jours, depuis Sligo, où je n’avais croisé aucun bateau de plaisance. Pour le moment je suis donc à l’abri et au chaud, on verra demain…

Mardi 1er juin : Quelle belle journée, aujourd’hui, un grand ciel bleu, un bon petit vent pour m’emmener aux Iles d’Aran. Certes, la journée a commencé par un exercice physique un peu rude, relever le mouillage. Reprendre le mou de la chaine ça a été assez facile, par contre ensuite, il a fallu se battre arrachant dix centimètres, puis vingt centimètres, et encore un gros effort supplémentaire pour décoller l’ancre du fond et la remonter jusqu’au davier, chargée d’environ 2 kilos de vase et ornée d’un collier d’algues variées pesant bien 3 ou 4 kilos supplémentaires. Trempée de sueur, les avant bras en feu, j’enchaine avec l’envoi de la grand voile. Mes voisins anglais me disent qu’ils font le tour de l’Irlande et montent vers le nord. Allez, un peu de sport comme ça tous les matins et je vais pouvoir m’inscrire dans une discipline olympique pour baraqués. J’enchaîne les travaux avec le ramassage de l’inter et le rangement de l’étai largable, aujourd’hui, le bateau peut supporter toute la toile. Tu m’étonnes que je me sentes un peu inconfortable à l’avant sur le pont, quand je relève la tête, je vois que la houle atteint bien 2 mètres de haut.
Slyne Head, un cap n’ayant pas trop bonne réputation est passé quelques milles au large, puis après je ne vois plus rien, jusqu’à ce que j’aperçoive de hautes gerbes d’écume. Ce sont de gros rochers, qui loin en mer débordent de la côte, une côte très mal pavée. Une heure après, j’aperçois un falaise haute qui barre l’horizon, c’est celle d’Inishmore, la plus grande des îles d’Aran. En fait la visibilité n’est pas excellente, on dirait qu’il y a une sorte de brume de chaleur. Il me faut bien 1h30 pour longer l’île, jusqu’à Kilronan, le port, où je constate que de lourds travaux sont entrepris pour rallonger les quais, quand mêle pas pour faire une marina ? J’attrape la bouée à la 2ème tentative, car bien sûr entre temps le vent s’est levé, pour retomber ensuite une fois la manœuvre terminée; Bon, encore 50 milles parcourus et 11h sur l’eau, plus quelques coups de soleil.

Mercredi 02 juin : Pétole, houle, grand beau temps et moteur toute la journée, ceci pendant 11 heures, le temps de parcourir les 58 milles qui séparent les îles d’Aran de la marina de Fenit . Donc Toto est à la barre, pendant que je lis, je mange, j’écoute la radio. Sauf qu’au début Toto n’en peut plus, car barrer dans les vagues c’est pas son truc. Et dans le Gregory Sound, passage qui sépare les îles d’Inishmore et Inishmaan, à la houle se mêle un clapot de vagues hérissées. La houle vient se fracasser sur les falaises verticales et monte en gerbes jusqu’à leur sommet. A contre-jour sur Inishmaan, les embruns qui s’élèvent deux plus haut auréolent l’île d’une lumière fantastique. ce n’est pas mieux, à l’intérieur du bateau à la table à cartes je finis par avoir la nausée, le bateau roule bord sur bord, dans un grand bruit de vaisselle et de mille objets cognant les cloisons. Apparemment, après 3 semaines de mer, je ne suis pas encore amarinée ! Je sors prendre la barre, en avalant des petits Lu, en attendant que ça passe; Dde toute manière, vu qu’il n’y a aps de vent, la houle va devoir revoir ses ambitions à la baisse. Ah, les petits Lu ! L’ami du marin, le grand colmateur des estomacs nauséeux.
Vers midi, je fais une tentative pour hisser les voiles, mais la vitesse est tellement médiocre, que je redémarre le moteur;
Sinon, pas grand-chose, je ne vois pas la côte, juste au départ une bande sombre qui doit être les célèbres falaises de Moher, puis beaucoup plus tard Loop Head et l’embouchure du Shannon, encadrée 8 milles plus loin par Kerry Head. Je croise un voilier dans la houle molle, au moteur aussi, et qui va vers le nord, nationalité inconnue.
Et puis, la marina, la douche chaude, et la sensation que le sol bouge sous mes pieds, je n’ai pas touché terre depuis samedi, à Sligo. Ce tour d’Irlande est un vrai business, toute la journée sur l’eau, des milles parcourus, le visage et les mains brulées par le soleil, et en plus dans la glace je ressemble à un raton laveur, la marque des lunettes de soleil.

Jeudi 03 juin : Tôt ce matin, le vent s’est levé. Parfois rien, parfois de bonnes rafales. Il fait très beau, l’air est chaud, le baromètre descend, le vent est sud-est à sud, soit de face pour passer dans le Blasket Sound et ses remous. Faire le tour en passant par le large en tirant des bords ? Les instructions Nautiques disent que c’est bien pire que de se faire secouer dans le Sound. Bon, je ne le sens pas vraiment. Mon instinct se hérisse devant l’idée de reprendre la mer. Le vent annoncé par la météo hier est de 20 nœuds, ce qui est loin d’être insurmontable. Mais vers 10h, heure prévue pour mon départ, le vent est bien monté. Les haubans des bateaux voisins sifflent, les rafales de vent soulèvent mon bateau sur tribord, signe que le vent atteint force 6. Et bien, je crois que j’ai gagné ma première journée de repos, non ?

Journal d’Irlande – 6 ème partie
“tour d’Irlande dans la poche ” courriel du jeudi 10 juin 2010 – 06h28

Bonjour à tous,
Je suis aux Scilly depuis mardi minuit et je traverse la Manche dans quelques minutes. Je pense arriver à l’Aber Wrac’h entre 2h et 4h et repartir vendredi midi pour atteindre la baie de Morlaix ou au mieux Trebeurden. Voici la suite de mon journal. Bises à tous. Anne Marie.

Vendredi 4 juin : Matinée crispante, agaçante, après ma journée de farniente à Fenit; Le bulletin météo annonce un vent de sud-ouest force 4 à 5, c’est-à-dire des bords de près pour contourner toute la péninsule de Dingle (et elle est longue), traverser le Blasket Sound puis ensuite les 10 milles au travers ou au portant jusqu’à Dingle. En prévision donc, j’ai installé l’étai largable et sorti le sac de l’inter sur le pont. En partant de la marina, presque pas de vent, j’enlève l’étai largable. Dis minutes après, un bon 5. Je remets l’étai et endraille et prépare l’inter. Le vent faiblit. Deux heures plus de vente en arrivant près de l’île d’Inishtowskert, à partir de laquelle je peux faire route direct vers la côte. Et une variante prend forme, il ya du vent, je hisse les voiles et coupe le moteur, il n’y a plus de vent, j’affale les voiles et je relance le moteur. En fait, je pense que ce ne sont que des courants d’air qui passent dans les échancrures des montagnes, mais qu’en fait il n’y a pas de vent. Donc je peste, et finit par laisser le moteur tourner même s’il y a des rafales de vent et j’enlève l’étai largable pour de bon. Ce cirque a bien duré pendant 4 à 5 heures. Et puis hier aussi ma promenade sur le littoral m’a énervée. En bordure de mer il ya des fermes et des terrains agricoles, totalement clôturés, avec plein de panneaux menaçant le promeneur de représailles au cas où il mettrait les pieds dans la propriété. Le comble est atteint, avec une clôture plantée sur les rochers et descendant vers la mer, barricadant la moitié haute de la plage et un panneau rappelant que de domaine public a comme limite la laisse de haute mer. Bien fait pour eux, j’ai l’impression qu’ils avaient aussi planté des piquets dans la mer, mais celle-ci a tout mangé et il ne reste plus que quelques bouts de tube rouillés. Bref, y en a bien qui clôturent les déserts…
Pour en revenir à la navigation le Blasket Sound est en vue, alors que je vois un grand bateau qui venant du large fonce sur moi à vive allure. C’est une vedette militaire des coast guards. Ils font sonner la sirène puis finissent par m’appeler sur le 16 pour une vérification d’identité. Et me voilà à épeler, le nom du bateau, mon nom, etc… Mike Alpha Romeo India Alpha Victor Alpha Hotel, etc… Bon tout ça dure bien au moins ¾ h, mais ne feront aucune tentative de débarquement sur mon boat, bien que ce soit à la mode en ce moment dans d’autres parties du monde … Ce n’est qu’en embouquant le Blasket Sound que je retrouve le sourire, dans ce paysage fantastique. Pour ceux qui ne l’auraient jamais vu, tentez de vous procurer le film de David Lean, la fille de Ryan, tourné dans la péninsule de Dingle en 1968. Après le succès du Dr Jivago, David Lean s’est cru tout permis. Budget énorme, et David Lean a fait trainé le tournage pendant de très longs mois, guettant pour toutes les scènes extérieures, la lumière exacte qu’il voulait, exaspérant toute son équipe. Le résultat est magnifique, la plage de Stradbally, la plus longue d’Irlande (19 km), la vue sur la mer et les Blasket. A lire aussi les livres écrits par les habitants des Blasket, survivants tant bien que mal sur les îles avant que le gouvernement ne décide de les évacuer en 1953.
A l’entrée du port de Dingle, je vois Fungie, raser le flanc du bateau, Fungie c’est le grand dauphin qui a élu domicile à Dingle depuis 1983.

Samedi 5 juin : Matinée business à Dingle, courses, fuel, cartes postales, souvenir, internet, après une soirée au pub hier soir à écouter un couple de musiciens et en buvant une Smithwick‘s.. Vers 15h30, je mets les voiles, alors que X bateaux sont à la chasse au Fungie dans l’entrée du port. Le vent est bon et m’emmène jusqu’à l’extrémité de l’île de Valentia, avant de mollir. A quoi s’ajoute une longue houle qui fait battre les voiles et ralentit considérablement la vitesse. Comme c’est samedi, et déjà juin, je croise plusieurs voiliers. L’un d’eux semble passer au ras de la falaise, on voit comme un virgule blanche, un minuscule coup de pinceau sur la toile noire des roches. S’il a le moindre problème avec son moteur, il est fichu, décalque sur le bitume, avec cette houle qui pousse fort à la côte, et il ne pourra même pas se rattraper à la falaise, il n’a pas les bras assez longs.
Ce soir j’ai décidé, pour cette petite navigation d’aller prendre une belle bouée jaune (réservée aux visiteurs maximum 15 tonnes), à Portmaggee, un bras de mer entre la côte et l’île de Valentia, fermé par un pont au nord. L’entrée est cauchemardesque : à ma gauche la falaise noire de Valentia, avec à son pied des écueils acérés, comme des crocs, à ma droite la montagne verte, tranchée nette, comme un plumpudding, le tout dans une houle de plus de 2 mètres, puis un peu plus loin à droite des îles aux falaises noires elles aussi où des fous de Bassan plongent au bord des remous.. Bon, l’entrée est large et profonde, mais c’est plus que sinistre et la houle semble se partager en deux, une vague pour la falaise de gauche, une vague pour la falaise de droite. Et un mille plus loin, alors que le bras de mer tourne et se rétrécit, on arrive dans un paysage champêtre. Les rives sont basses, des vaches paissent dans les pâtures, il n’y a plus de houle, le village aligne ses maisons colorées le long du rivage, c’est un peu comme si on passait de l’enfer au paradis. Et j’attrape ma belle bouée jaune, elle est pas belle la vie ?

Dimanche 6 juin : Bleue, la journée a été entièrement bleue, bleu comme le ciel, bleue comme la mer, bleutée comme les montagnes à l’horizon qui se dessinent à l’infini, celle de Kenmare River, celles de Bantry Bay, celles de Dunmanus Bay, bleu comme le spi que j’ai osé envoyé cet après-midi, tellement les conditions étaient superbes. Bleue comme une journée à attraper des coups de soleil, même si le bronzage reste agricole, les mains, la figure, that’s all. Le mouillage de Portmagee était tellement tranquille que ma montre s’est arrêtée, et lorsque le soleil m’a réveillée à 5 heures du matin, j’y ai vraiment cru, alors qu’il était en fait plus de 8 heures; Avec toute la route que j’ai à faire, c’est pas possible ces horaires de faignant. En sortant de Portmagee, la mer et le ciel était peuplés de macareux, reconnaissables à leur gros ventre blanc et à leur battements d’ailes ultra-rapide, quand ils sont en vol, à leur aspect bouboule et à leur tête colorée quand ils sont posés sur l’eau. Ils nichent sans doute à Puffin Island, juste à côté, sachant qu’en anglais puffin ça veut dire macareux, alors qu’en français, nous avons le puffin des anglais, qui lui, n’est pas un macareux, allez y comprendre quelque chose… Comme hier, c’est pétole et houle, donc moteur, avec les Skelligs au soleil, à peine plus sympathiques qu’hier, cathédrales de roches verticales, plantées dans la mer. Je traverse l’embouchure de Kenmare River et pénètre entre deux falaises, dans l étroit Dursey Sound (il faut croire à son existence pour y engager son bateau), avec son drôle de téléphérique, très lent, qui emmène les touristes sur l’île Dursey. Le Dursey Sound c’est une porte magique par laquelle deux univers communiquent. Et, effectivement, de l’autre côté il y a du vent. Au loin, Bantry Bay et Bere Island, où je ne m’arrêterais pas cette fois-ci. J’espère bien garder le spi jusqu’à Mizen Head et puis abattre encore en longeant la côte sud de l’Irlande, mais le vent m’abandonne. C’est tout près du redoutable Mizen Head, le cap le plus au sud de l’Irlande que j’affale le spi, et le cap est doux comme un agneau. Passant près de la falaise, on voit que la roche a été fortement compressée par endroits, vu les courbes que suivent les strates.. Le phare est bâti sur la pointe et non au sommet, si bien qu’un pont rouillé en permet l’accès depuis la falaise. Assez vite j’arrive au beau mouillage de Crookhaven qu’on devrait plutôt appeler Crowdhaven aujourd‘hui, tellement il y a de plaisanciers de tout poil, dont deux autres voiliers bretons. Et comme il y a du monde, aujourd’hui, je loupe 3 fois ma bouée jaune…

Lundi 7 et mardi 8 juin : Hier soir, après dîner, j’étais trop fatiguée pour aller au pub et j’avoue que cette foule sur les quais ne m’attirait pas trop. Pour excuser ma paresse, il s’est mis à pleuvoir généreusement sur l’Irlande. Il a plu toute la soirée, toute la nuit, et le lendemain presque jusqu’à midi. Il faut bien que l’île émeraude reste verte, que les moutons aient de quoi paître sur les collines, afin que les Irlandais puissent tricoter ces beaux pulls d’Aran et tisser leur tweed. Je pars en même temps que d’autres voiliers, dont un bateau en bois qui est de Paimpol et monte sur Glengariff. Mais l’Irlande ne veut pas me lâcher, le temps est maussade, il n’y a pas de vent, et près du Cap Clear, la mer est à la fois houleuse et hachée. Même résultat que l’autre jour, moteur, nausée à la table à cartes, je prends la barre, et ça finit par passer, la longue houle reprend forme, mon estomac s’apaise. Pendant quelques heures, j’arrive à avancer sous voiles de 20h30 à 2h00 du matin, sinon cette traversée se fera sous une pétole persistante. Au matin, le soleil est là, et m’accompagne jusqu’au soir. Je laisse Toto officier, et le moteur tourne. Jusqu’à 9h du matin, je me repose, dormant pas petits instants, faisant sonner le réveil toutes les heures et demie. L’avantage en partant de l’ouest de l’Irlande vers les Scilly, c’est qu’on est à l’écart des routes maritimes, et je ne croiserai quasiment personne : un cargo tout illuminé près de l’Irlande, un bateau de pêche et rien d’autre. Je peux donc me reposer sans crainte de mauvaise rencontre. En début d’après-midi, je suis survolée par un avion, sans doute un avion de surveillance, car il vole à basse altitude, passe tout près et fait ensuite un virage à angle droit, pour aller vers le nord-ouest. J’aperçois par 2 fois des animaux, un aileron gris presque bleu, vraisemblablement un requin, et autre chose, non identifié. Pas facile, de faire une bonne observation avec cette houle qui balaie l’horizon. Par moments, la mer ressemble à une grande flaque d’huile, car aucun souffle ne la balaie.
De petits ennuis matériels se déclarent : Une des deux batteries ne tient pas la charge, elle s’est vidée en quelques heures; j’ai deux entrées d’eau par le moteur, au niveau du presse-étoupe et au niveau de la pompe à eau, le volume d’eau n’est pas très conséquent; la jauge de carburant ne fonctionne pas, je n’ai aucune idée de ma consommation et ça commence à m’inquiéter. En l’absence de vent, je compte sur mon moteur pour m’emmener aux Scilly et d’après mes calculs, si j’attaque l’archipel au plus court, en passant par le nord, je peux atteindre le mouillage entre Tresco et Bryher, juste à la tombée de la nuit, et me payer une vraie bonne nuit de sommeil bien tranquille. Sinon, ça sera une nouvelle nuit en mer à dériver , en attendant que le vent se lève, rien de dramatique, mais ce serait tellement plus confortable d’être au repos cette nuit. Et mes vœux sont exaucés, j’ai assez de gas-oil pour atteindre le mouillage vers 23h45. Il fait nuit, mais il me restait assez de lumière pour reconnaitre la côte, voir les cailloux et même quelques bateaux au mouillage, un coup de projecteur sur les premières bouées qui se présentent et c’est le bonheur !

Journal d’Irlande – 7 ème partie
” derniers jours de nav ” courriel du jeudi 17 juin 2010 – 06h58

Mercredi 10 juin : Le soleil brille sur l’archipel des Scilly, et il y règne une atmosphère estivale. Les gros nuages d’orage aperçus hier sont allés se perdre loin, ailleurs. Beaucoup de bateaux sont au mouillage, au bord du Sound vers les plages, et moi je suis au milieu sur une énorme bouée, la bouée sur laquelle j’ai sauté la nuit dernière.
Après analyse des fichiers météo, je décide de rester une seconde nuit à St Mary, 35 nœuds dans la Manche pour demain ça me paraît beaucoup. J’attends deux heures avant la pleine mer pour rejoindre Hugh Town pour que les hauts fonds soient couverts et que le courant diminue. En début d’après-midi, je hisse la grand voile, déroule un bout de génois et dérive haute, Mariavah glisse à 4 nœuds, dans une eau peu profonde, turquoise. Par 3 m de fond, je vois le sable défiler sous la coque, comme dans le lagon. A St Mary, j’achète 20 litres de gas-oil, me balade dans la ville remplie de touristes et boit une pinte au légendaire Mermaid, mais ce n’est pas l’heure d’affluence, et il n’y a aucune ambiance. Ce soir, il y a une course de gigs avec équipages féminins, c’est une tradition aux Scilly, ces courses d’aviron, comme d’ailleurs en Irlande, avec des rames quasiment sans pale.

Jeudi 11 juin : Fini de rire, le réveil sonne à 6 heures, et à 7 heures, je suis en route pour une traversée de la Manche. La météo annonce 20 à 25 nœuds de vent, mais en fait il y en aura plus. Avec un ris dans la grand voile et l’inter sur l’étai largable je fais cap au 140° pendant 17 heures, vent de travers, à 6 nœuds, plus ou moins. Comme j’ai une batterie hors service, je limite ma consommation électrique et ne mets le pilote que pour de courtes pauses. En début d’après-midi, le vent de nord-est forcit, la barre devient dure, et je ne peux éviter les embardées du bateau, 30° d’un côté, 30° de l’autre, au gré des vagues et des rafales de vent. J’insiste quand même, et ce n’est que vers 16h que je décide de prendre le second ris. Que ne l’ai-je fait plus tôt ? La barre devient douce, les embardées sont réduites à 10°, et la vitesse ne diminue pas. Les vagues sont assez courtes, rapprochées, ce n’est pas la houle de l’océan, c’est la Manche par vent de nord-est, et quelquefois les vagues s’empilent les unes sur les autres. Plus je descends vers le sud plus le ciel devient laiteux. Je passe le premier rail d’ Ouessant, dans le deuxième, je me détourne deux fois pour laisser passer deux cargos, et vers 18h il pleut si bien qu’avant d’arriver sur le dernier rail je verrais un porte-container puis plus rien.
Est-ce les vagues, est-ce le courant ? A la tombée de la nuit, je m’aperçois que je suis un peu trop à l’ouest. Il me faut remonter au vent et bientôt devant l’étrave clignote comme par magie le phare de l’ile Vierge, un éclat toutes les 5 secondes. Vers l’ouest, j’aperçois d’autres phares, le long de la côte, selon ce que la pluie et la mer me laisse voir, mais ils ne m’intéressent pas, je mets le cap sur l’Ile Vierge, le plus haut phare en pierre d’Europe, 77 m de haut, celui qui me donne la route sur l’Aber Wrac’h.
Le vent forcit sur la côte, j’ai les mains cuisantes à force de tenir la barre depuis des heures, le bateau devient pénible à barrer. Quand j’atteins le Libenter, la grande bouée ouest qui marque l’entrée du long chenal de l’Aber Wrac’h, le bateau se vautre, incontrôlable. J’ai beau avoir largué l’écoute de grand voile et tiré comme une malade su la barre, il ne se redresse pas. Après un moment d’hésitation, je lâche la barre, et me jette sur le winch pour larguer l’écoute de foc, et le bateau se libère, tout près du Libenter dont je vois osciller la lumière tout près de moi. A partir du Libenter le chenal d’entrée est au 100°. Je m’y engage mais ne reconnais pas les alignements des phares censés me guider. L’ordinateur s’est mis en veille et je ne peux pas vérifier ma route et ma position. Je ne peux pas continuer ainsi sans savoir où, il y a des rochers tout autour, c’est beaucoup trop dangereux. Il faut reprendre le large, et je retourne au Libenter, à la houle, tant pis, il faut absolument éclaircir la situation. Je laisse Toto se débrouiller comme il peut à la barre, démarre le moteur et vais affaler la voile à l’avant pour calmer le jeu. Je ne vois pas les vagues, mais je les entends arriver, et assise sur le pont je me cramponne pour faire descendre la toile. Retour ensuite à l’intérieur du bateau, l’ordinateur finit par afficher Windows et redémarre. Je vois sur la carte que si je vais du Libenter à la première verte du chenal, tout en contrôlant ma position sur Maxsea, il n’y a vraiment aucun problème. Donc, je fais demi-tour, il est temps de rentrer au port. Arrivée à la première verte, je sursaute en voyant l’ombre du Pot de Beurre juste à côté, je file vers la seconde verte, et vers deux projecteurs blancs au-dessus du port, avec à leur droite un feu qui clignote, et auquel je ne porte pas attention jusqu’à ce que le blanc passe au rouge, ce qui dans le langage marin, signifie danger. Je mets le cap à bâbord, jusqu’à ce que le feu repasse blanc, puis vert, et je répète une ou deux fois l’opération en sens inverse, verts, blanc, rouge. Pas de doute, il s’agit d’un phare à secteur qui, à la construction du nouveau port, a remplacé les deux petits phares qu’il fallait aligner auparavant. Il suffit de rester dans le secteur blanc jusqu’à la digue. J’affale la grand voile, sort amarres et pare-battages et commence à faire des allers retour le long du brise clapot du port en me demandant comment je vais arriver à manœuvrer dans le port avec un vent qui doit souffler à 6 ou 7 Beaufort. Et puis, je vois quelqu’un sur le ponton, les mains dans les poches avec un petit sac à dos, qui m’attend pour m’aider. A 2 heures du matin, ça tient du miracle. Le marin inconnu et secourable amarre l’avant du bateau, qui poussé par le vent vient se ranger docilement le long du brise-clapot et tient juste entre deux autres voiliers. Le temps d’amarrer correctement et de ranger, il est 3 heures du matin, et je vais dormir. J’essaie la cabine arrière mais la jupe claque dans le clapot qui agite l’aber. Je prends donc la cabine avant, que j’assèche d’abord avec une serviette, car il ya des gouttelettes d’eau de mer qui sont passées par les joints du capot.

Vendredi 12 juin : J’émerge et je replonge, au chaud dans mon duvet. Je ne sais pas trop quelle heure il est. Je sais que pour profiter du courant, je dois repartir vers midi. Puis, j’entends toc toc au carreau, et c’est Morgane qui vient m’apporter le petit-déjeuner, du vrai pain, tout frais et un pain au chocolat. Après un mois à manger du pain de mie, c’est un super cadeau. Son père, Daniel, vient aussi me saluer.
Puis, je cours après le temps : douche, carburant, je retire 2 seaux d’eau des fonds du bateau, et je ne prends le départ qu’à 14h30, soit bien en retard par rapport à l’horaire idéal. Passé le Libenter, la mer est encore démontée, comme à son habitude dans les parages (nous sommes à l’entrée de la Manche) et étonnamment, Mariavah passe souplement entre les vagues. J’ai néanmoins du mal à prendre le bon cap et doit tirer des bords pour m’éloigner des rochers et hauts fonds qui bordent la côte. La mer se calme, le vent diminue. J’aperçois une drôle de forme sur la mer, c’est un catamaran, sans mât. Il a l’air à l’endroit car je vois une éolienne. J’essaie de le rattraper, pour vérifier si tout est normal, mais je dois abandonner, il va trop vite pour moi, je pense donc qu’il est au moteur, même si je ne vois personne sur le pont.
Il me faut mettre au moteur vers 18h, et j’atteindrai le mouillage de l’île de Batz vers 21h, alors que le courant dans le chenal est déjà bien puissant et ralentit considérablement ma marche. De quoi admirer le paysage, Roscoff d’un côté, l’Ile de Batz de l’autre…

Samedi 13 juin : Ce mouillage d’attente sur bouée, derrière l’île Saozon est rouleur, un peu hier, beaucoup plus ce matin. Vers 4h30, il ne m’est plus possible de dormir, je prends le petit déjeuner et pars avant le lever du soleil, vers 5h15. Et puis ça m’arrange, la marée monte et j’ai encore un peu de courant favorable. Il n’y a pas un souffle de vent. C’est donc au moteur que je vais rallier Perros Guirec, rasant les cailloux de la côte de granit rose afin de profiter d’un contre-courant, ou tout au moins d’un courant moins fort. A Perros-Guirec impossible de prendre une bouée au mouillage, jusqu’à ce que je m’aperçoive que le courant et le vent sont en sens inverse, et il faut me mettre face au courant pour attraper enfin la bouée.
Ma tentative de rentrer à Tréguier à la voile dure au maximum une heure, car le vent est contraire et ça me prendrait trop de temps pour tirer des bords. J’arriverai trop tard par rapport à l’étale de pleine mer, donc moteur. Dans le chenal de la Pierre à l’Anglais, je vois un bateau se laisser emporter par le fort courant traversier, sortir en crabe du chenal et dériver dangereusement vers les rochers. Et oui, c’est une particularité de l’endroit : à mi-marée un fort courant traversier entraine sur le plateau rocheux des Héaux de Bréhat, alors que dans la deuxième partie du chenal le courant est dans l’axe et amène vers la rivière de Tréguier. Dans la rivière, je dois faire attention et slalomer entre des nageurs, il y en a une vingtaine, qui remonte vers Tréguier, accompagnés de kayaks et de bateaux à moteur. Ce sont les derniers obstacles jusqu’à l’arrivée et ma place au ponton, où m’accueillent Yvon et Michèle.
C’est la fin du voyage, environ 1.400 milles parcourus en 26 jours, et uniquement 3 jours d’escale, le tout grâce à une météo vraiment exceptionnelle en Irlande. Une sacrée chance !

Merci à tous ceux, nombreux, qui m’ont envoyé un petit mot et prodigué leurs encouragements. Je vous enverrai plus tard une version du livre de bord avec quelques photos, le temps de faire quelques tris et mises en forme.
Portez-vous bien, à bientôt. Bises. Anne-Marie.

Sangriaquilamis