“L’aventure ? au fond à gauche”

une histoire vécue et écrite par Patrick Guimet

dernière mise à jour : 30 juin 2010

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Patrick, seul sur son Sangria au milieu du grand océan Atlantique

 

Nom : GUIMET
prénom : Patrick
date de naissance : 15 avril 1959
région : Haute-Savoie
signe particulier : Sangriami

Patrick a parcouru 35.000 miles sur MAELDUIN, Sangria classique de 1978, en solo et sans moteur.

Son périple de quatre années l’a mené de la Bretagne aux Caraïbes. Il devait, malheureusement s’achever par la disparition du bateau, fin 1999 à Saint-Martin, à cause de LENNY, un méchant cyclone “une manière originale de terminer le siècle” dit-il avec humour. Le récit de Patrick s’est concrétisé par l’écriture d’un livre. Fort gentiment il nous a proposé de le diffuser sur notre site, vous pensez bien que nous avons de suite adhéré. Cette page spéciale sera donc consacrée à son voyage. Afin de conserver un certain suspense, nous avons décidé en accord avec lui, de ne le diffuser que chapitre par chapitre. Un nouvel épisode chaque chaque mois semble un bon rythme.

Par ailleurs, si vous désirez livrer vos impressions ou simplement correspondre avec l’auteur, voici ses coordonnées :
Patrick GUIMET, Les Mouilles 74560 LA MURAZ. Téléphone : 04.50.94.51.04 (après 20 heures) – courriel – son site web

prologue

Je ne suis pas Tabarly, ni Bourgnon. Je ne possède qu´une très vague parenté avec Moitessier. Leur ressembler n´était d´ailleurs pas le but de la manœuvre. Ayant découvert la voile aux Antilles vers l´âge de vingt ans, ce ne sera que quinze ans plus tard que le vieux rêve deviendra réalité avec l´achat de mon propre voiler. Quatre longues et pleines années durant, de la Bretagne aux Antilles, du Vénézuéla aux îles Vierges, en passant par les Açores, je vagabonderai sur les plus belles mers de cette partie du globe sur un voilier de 7,50 mètres de 1978 et un budget global de 2.000 F. par mois (achat du bateau compris). Au fil de 35.000 miles, sur des chemins fréquentés, j´ai mené un Sangria seulement à la voile et une vie légèrement décalée par rapport aux autres plaisanciers, un peu à la manière du gars qui lave le carrelage d´un luxueux restaurant trois étoiles dont la vision en sera forcément différente de celle du couple qui l´a sali en renversant une bouteille millésimée à deux mille balles l´unité, ni mieux, ni moins bien, simplement différente. Des fous rires d´anthologie, des larmes bien amères, des bonheurs qui à eux seuls justifient un bon morceau d´une vie et surtout d´hallucinantes dégringolades de trouillomètre dont on sort refait à neuf. Des rencontres humaines au fil de l´eau avec des personnages lumineux, tout droit sortis d´un univers à la Buster Keaton, que Gaston Lagaffe aurait aimé comme des frères, des hommes qui élèvent la débrouille aux rang de parabole divine ou de philosophie de vie.Une histoire vraie, de celles que l´on raconte au bord d´un feu de bois ou au coin d´une piscine, ça oui c´était le but de la manœuvre.

Il était une fois un petit voilier sur un grand Océan …

chapitre 1 : le golfe de Gascogne …

Les rêves possèdent un surprenant pouvoir. Parfois, ils se réalisent.

Dans ce train qui roule par cette douce nuit d´automne, je rêve pour la mille et unième fois à ce que je vais chercher du côté de la Bretagne. Un voilier, mon voilier. Deux longues et dures années ont été nécessaires pour boucler ce foutu budget, pas vraiment simple pour un gars comme moi qui ne sait bien que dépenser l´argent. Deux années à vivre dans des piaules de m…, à ne rien acheter, à regarder les copains sortir et les écouter raconter des bringues à tout casser le lendemain. Faut dire que la tentation est grande dans une station de ski comme La Clusaz, surtout qu´on y vient généralement pour ça autant que pour les sports d´hiver, à moins que cela ne soit le contraire, allez savoir. Quatre saisons comme chef de cuisine dans le Tex-Mex-Café, un vrai boulot de dingue, mais cette nuit, c´est fini et bien fini. Le fric m´attend déjà à Saint-Nazaire, bien au chaud dans une banque. Dans plusieurs ports tout autour de cette ville, par petites annonces et au téléphone, j´ai choisi six bateaux remplissant plus ou moins mon cahier des charges, à savoir : petit (vu mes économies), solide, très marin et en plastique. Le bois j´aime beaucoup mais pas pour un voilier.
N´ayant pas les moyens de me tromper, j´ai pris des avis divers et variés auprès de gens qui, soit disant, s´y connaissent : marins, magazines et autres publications spécialisées dans les achats de bateaux d´occasion. Vous aviez sans doute devinez que le neuf … En fait, ils ne sont pas si nombreux que ça à posséder les dites qualités, une petite dizaine de modèles en gros, ajoutez à ça pas tous disponibles en ce début d´octobre 1995. Sangria, du chantier naval Jeanneau, un nom qui revient souvent et les commentaires des amateurs sonnent toujours dans le style : Sangria ? Oui, bien sûr excellent bateau, ou alors, increvable ! Mon père a gardé le sien plus de dix ans sans problème, ou même très marin ce 7,60 mètres, on s´est fait l´Irlande avec un copain, très bon choix mon vieux !
Je me sens plutôt serein quand au choix. J´ai pris contact avec cinq propriétaires de ce modèle et je garde aussi sous le coude le téléphone pour un Flush Poker, même genre d´embarcation avec 80 cm de plus. C´est une différence énorme pour des petits voiliers, un peu comme passer d´un coupé à une familiale. Normalement ce modèle se situe hors de mes possibilités, mais il se trouve, pour des raisons d´ordre financier, placé au même niveau que son petit frère, le fameux Sangria. Nantes, Pornic, La Baule, à peine arrivée sur place je téléphone pour le Flush Poker et là je m´entends répondre « désolé monsieur mais je suis en train de signer l´acte de vente en ce moment même… ». A peine déçu, car je n’y croyais pas vraiment, je poursuis la chasse aux autres alternatives. A raison de trois à quatre heures par offre, le temps de tout bien regarder du sol au plafond. Une petite semaine plus tard mon choix est fait. Comme je paye cash et qu´en outre l´hivernage arrive à grands pas, des deux je prendrai celui qui baissera le plus le prix. Énorme, du moins je le vois comme cela sur le quai de Pornic où il attend sagement que la grue le dépose sur les eaux du port. Les papiers dans ma poche, ce soir je dors à bord. Le premier cap, et certainement pas le plus facile, est enfin franchis. Honnêtement je ne me rappelle pas si j´ai fait de beaux rêves mais c´est pas impossible, de plus on rêve beaucoup sur un bateau. Grâce aux mouvements, peut-être.

Première sortie

Tôt le lendemain je travaille au rangement et à la reconnaissance de l´ensemble des trucs et des machins qui encombrent le bord. Après un repas pris sur le pouce, la première sortie en mer. Oh je ne vais pas loin car tout merde, rien n´est à la bonne place. De ratées en hésitations je finis mon petit tour en rangeant un peu mieux. Nouvelle nuit à Pornic cette fois ça prends corps. Vieille habitude de cuisinier, quand je tends le bras je commence à trouver souvent aux bouts de mes doigts ce que je cherche. Bonne bouffe ce soir, en fin d´après-midi je suis aller faire les courses vu que je pars demain …Pas vraiment raisonnable le programme à si court terme, mais en fait je n´ai pas tellement le choix, la saison avance et bientôt il se serait déraisonnable de faire route vers le sud, l´Espagne et un soleil moins avare qu´ici.
Jour J, heure H, du moment B comme bordélique. Rien ne se passe comme je veux et ce matin tout va de travers pour ma première traversée en solo vers, la très proche pour tous et très lointaine pour moi, île de Noirmoutier. Dans la famille cafouillage je veux le père, le fils, la …50.000 petits trucs qui ne marchent pas ou du moins pas au moment voulut, je vous jure que c´est particulièrement pénible. Je me crois plutôt bon marin et devant mes yeux, pendant plusieurs heures on me donne les preuves du contraire. Au lieu de voile j´aurais du faire ping-pong. Beaucoup plus mal que bien je finis par jeter l´ancre au mouillage de Noirmoutier. L´Espagne attendra encore quelques jours. Il faut que j´y arrive à peu près bien avant le golfe de Gascogne sinon, au large, ça va être ma fête.
La météo donne un avis de coup de vent pour ce soir. Très inquiet, j´assure bien le matériel comme pour un examen d´école. Rien, il ne se passe rien du tout cette nuit. Le mauvais temps a eu pitié de moi. Petit déj. consistant, les émotions ça creusent. Les voiles sont hautes et l´ancre dans sa boite et c´est une bien meilleure journée qu´hier. Je barre pas trop mal en commençant à sentir le caractère dynamique de mon bateau. Manœuvres après manœuvres, réductions de voiles, changement de focs et de génois (seules une ou deux ratés tempèrent légèrement mon enthousiasme). Épuisé et fou de joie je sillonne sous un tonnerre d´applaudissements (je fais tout moi-même, y compris les bravos…) la grande baie de La Baule. Voiles affalées moteur ronronnant suavement, j´accoste comme un pro dans la petite marina sur la rivière. Merde ! pas de photographe, en ce moment j´ai les chevilles tellement enflées que traverser ce bras de rivière en marchant sur l´eau ne serait pas vraiment une surprise. L´Océan se chargera bien vite de me faire redescendre sur terre, gentil paradoxe. Pour l´heure je continue mes modifications dans l´organisation du bord, repas, dodo.
La route que j´envisage passe entre le plateau du Four et Noirmoutier, puis, plein sud, droit sur le très attachant double port de la Corogne en Galice. Le hic c´est qu´au milieu se trouve le golfe de Gascogne, avec un petit bateau, pas très rapide comme le mien, il faut compter de quatre à six jours et ces jours doivent être sans dépression dans le voisinage, car dans le cas contraire les faits divers des journaux expliquent clairement la sanction encourue. Météo France, avec qui mes relations souffriront des hauts et des bas, propose un truc formidable : le répondeur avec des prévisions à cinq jours, pas spécialement précis il donne tout de même des orientations sur l´évolution générale du vent et écarte, en principe, les plus violentes surprises. Premier coup de téléphone, brrr… pas jolis jolis ce qui traîne sur l´Atlantique, un coup de vent d´Ouest. Trois jours passent à bricoler sur le bateaux et faire des entraînements en face de la Baule. Yes, le bon vent est de retour, force maximum quatre sur l´échelle de Beaufort avec des calmes brumeux pour l´arrivée probable sur la côte Espagnole. Pas vraiment top, mais vu la saison c´est presque inespéré, amarres larguées, que vogue la galère, expression prophétique s´il en est. Deux ans auparavant sur cette même route tout s´était bien passé, mais je naviguais sur un ketch de douze mètres avec six marins corrects à bord. Quelle incroyable excitation mêlée de trouille m´envahie. Je suis une pile électrique gonflée à bloc. Dix heures du matin mon beau bateaux porte toute sa toile, le pilote électrique travaille parfaitement et La Baule n´est plus qu´une idée vague posée sur l´horizon de mon arrière. Noirmoutier, disparaît peu à peu dans l´azure, il fait très beau et ça caille. Le vent prévu est au rendez vous, la navigation faite tous les dangers terrestres sont franchis, la mer s´ouvre libre devant mon étrave. De petits réglages en cafés brûlants, l´heure d´un bon repas sonne. Un petit aparté pour vous suggérer d´éviter le saucisson à l´ail le premier jour, c´est absolument épouvantable à vomir, je vous conseille la soupe de légumes, c´est beaucoup plus facile à rendre aux poissons. Bah, ce n´est que la prise d´habitude du mouvement. Le mal de mer, premier obstacle du marin, qui sauf pour quelques rares personnes, va en diminuant au fil des heures ou parfois des jours. Je ne résiste pas à cette citation « Le mal de mer, au début on croit mourir et ensuite on a peur de ne pas en mourir… ». La terre n´est plus en vue depuis un bon moment et le soleil majestueux  par sa fuite, plonge l´océan dans une nuit angoissante. Seul sur un petit voilier cerné par les ténèbres, je ne peux m´empêcher de penser à tous les monstres marins : harengs, maquereaux, bar et autres sardines, très dangereux pour l´homme comme chacun sait et qui grouillent partout sous moi, bon faut pas déconner, je me reprends en main. Rien en vue, pas de lumière sur les 360 degrés de mon horizon, au lit, enfin à la bannette. Un minuteur de cuisine doit me réveiller toutes les demi-heures afin de m´assurer qu´aucun cargo ne décide de sculpter à la manière de César ma récente acquisition. Technique à la fiabilité pour le moins aléatoire, qui passe du fonctionnement impeccable à des nuits complètes de sommeil dont on se réveille couvert de sueurs froides, mais bon, pas trop d´autres options. Debout régulièrement à chaque nouvelle sonnerie, je constate l´absence de voisin et, somme toute, je passe une nuit plutôt agréable.

Plus de jus, je n´ai plus de jus

Le bonheur d´un lever de jour chasseur de peurs et de fantômes ! Plus de doute, finies les hésitations nocturnes, tout redevient clair, lumineux. Un bon café noir sans sucre, des tartines de beurre salé sur du pain de campagne. Elle est pas belle la vie ! Oui, oh, euh… faut voir. Il est 7 h 40 et je reçois en pleine gueule un BSM, ça fait mal mais seulement dedans la tête, bougez pas j´explique. BSM pour bulletin de sécurité maritime, c´est pas un cyclone qui arrive, non, ça correspond à une grève de Météo France qui est déjà là, pas catastrophique mais pas rassurant non plus. Dehors tout va bien, le vent prévu souffle et je renvois la toile que j´ai diminuée par précaution hier soir, de nuit tout est toujours moins facile. Je cuisine, bouquine dans la cabine. Je ne m´éloigne plus de Bretagne, je me rapproche d´Espagne, nuance. Quatre heures, le goûter (les marins sont de grands enfants) je ne mange pas beaucoup, malgré les protestations de mon estomac qui se sont tues, mais plutôt souvent des petits trucs. Les voiles battent soudain, instantanément sur le pont. Non c´est pas le vent qui change mais un problème infiniment plus grave : le pilote électrique se met en grève comme Météo France. Décidément c´est une opération sociale d´envergure contre le patron. Plus de jus, je n´ai plus de jus. La batterie reste vide même après deux heures de moteur, encore une énigme de la fée électricité très capricieuse dès qu´on l´emporte sur l´eau. Barrer non stop, les quatre ou cinq jours qui viennent, pas évident mais jouable, et puis de toute manière c´est ça ou ça, point. En quelques minutes un système D est en place, un élastique maintient la barre souple dans la bonne direction. En fait c´est une technique de solitaire en régate pour avoir le temps de faire des manœuvres à l´avant du bateaux sans perdre de temps. D´un fonctionnement assez fiable au près (aller contre le vent) il est pas pensable aux autres allures plus de quelques minutes voir quelques secondes, par chance je fais du louvoyage sous un angle assez ouvert (bon plein), tout du moins, pour l´instant. J´aime barrer, donc ça va, avec de bonnes périodes de repos et, avantage de la situation, je vais plus vite. Chaudement habillé je somnole par petits bouts dans le cockpit. Pouah ! Entre le manque de sommeil et le froid humide de la nuit, je me farcis une de ces gueules ce matin. Vers quatre heures je franchis la ligne symbolique de la moitié du parcours, super, je vais le faire. Parler trop vite est une mauvaise idée. Soudain, comme pour me répondre, le vent augmente d´un cran. Barre à l´élastique, un ris dans la grand voile, un foc moyen sous le bras, sans mon harnais, les mouvements du voilier restent francs et réguliers. Je saute vers le mat et descends la voile d´avant trop grande maintenant. De retour au pied du mat le foc moyen est prêt à être hissé. Hop! Je tire un grand coup sur la drisse, la corde qui hisse les voiles. Surprise ! La corde monte comme une fusée à la tête du mat et y reste, le mousqueton par lequel on tient la partie supérieure de ce foc a cassé net et se balance joyeusement dans tous les sens, 5 ou 6 mètres au dessus de ma bouche grande ouverte. Mille millions de tonnerres de Brest. Solution, il me faut une solution et vite. Retour au cockpit une cigarette plus tard, je sais où, quand et comment m´y prendre. J´affale la grand voile, barre bloquée sous le vent, le bateau se retrouve en panne, travers à la vague. Cette fois j´enfile le harnais, prends la gaffe que je glisse dans mon dos. Elle dépasse d´un mètre de chaque cote mais elle ne tombera pas en route. Au pied de mat je regarde cette saloperie avec une haine clairement affichée, là haut, tout là haut, où il faut aller la chercher. 3, 2, 1, go! Mat embrassé à plein corps je grimpe. Ce n´est pas l´Everest, of course, mais Dieu que ça remue et plus je monte plus ça remue, gare aux retours de bâton. Surtout ne pas prendre ce poteau d´aluminium en pleine poire. Dangereux comme truc. Centimètre par centimètre, je gagne de la hauteur, les barres de flèche atteintes (pièces horizontales qui forment une croix sur les mats), dépassées même, me voici debout sur elles. Bien calé sur mes deux jambes, un bras autour du mat et le harnais fixé sur un câble, je suis furieusement agité de droite à gauche, tel une mouche au bout d´une canne à pêche. Un foutu balancier à l´envers, comme je fais corps avec le mat ça bouge drôlement mais souplement sans à coup. Deuxième partie des réjouissances. D´une main, pas question de libérer l´autre, je dégage doucement ma gaffe et finis par la tendre à bout de bras en direction de cette sacrée corde qui se balance au loin. Heureusement elle passe de temps en temps tout près du bout de ma perche. Seul au milieu de nul part, au sommet de ce manège de foire en folie, un double manche à balai au bout de la main droite, avec la technique d´un italien chassant un spaghetti récalcitrant, une fois, dix fois, entre deux crampes, je tente d´accrocher cette nom de D… de drisse. Je ne dois pas avoir l´air con moi, là haut au sommet de mon prunier… Bingo! Elle s´est enroulée au bout du crochet en plastique, doucement je la ramène vers moi, yeah! Je te tiens, nouée sur mon harnais. La gaffe passée dans la ceinture j´entame la descente. Les deux pieds bien plantés sur le pont un long cri de victoire s´échappe du plus profond de moi. Ouf ! C´est fait et sans casse. Voiles hissées, c´est reparti.

Voie d’eau !

Quatrième jour, nous marchons nettement moins bien. Le fléchissement annoncé s´est produit la nuit dernière peu après ma rencontre vers 3 heures du matin avec un mystérieux ballet de lumières. Trois chalutiers, tournaient, viraient, me venaient droit dessus puis s´éloignaient. Très, très angoissant de nuit, mort de fatigue, de ne rien comprendre à une situation. Que faire ? Quand d´un coup j´ai pigé, oui, bien sûr, ils tournaient en rond, ils pêchaient tout simplement en cercle, de nuit  pas évident du tout à comprendre. Un long détour plus tard j´aperçois toujours au loin cette danse de projecteurs. La fatigue se fait de plus en plus pesante. Par chance sous ce doux zéphyr, d´énormes vagues douces, rondes comme de vertes collines bleues, ne mettent même pas en danger l´équilibre d´une tasse La longue houle de l´Atlantique. Épuisé, je sombre par moment dans des petits bouts de sommeil. Toujours au près, le cap reste bon et mon élastique sur la barre tient de longues heures durant le voilier sur sa route.
« Pas d´avis de coup de vent en cour ou prévu » merci mademoiselle Planchon, voix et nom de soubrette si le reste va avec, aucun doute les sirènes font de la radio maintenant. Faut que j´arrête à tout prix de dire des conneries, chaque fois un truc me tombe sur le coin de la tronche. Ça n´a pas loupé, à moitié endormis je descends chercher une petite chose à grignoter. Finies les hésitations, l´envie de dormir et je ne sais quelles autres sensations molles. Un nouvel effarement fait table rase de tout le reste. Ne pas paniquer surtout ne pas paniquer, une vraie douche froide avec seulement les deux pieds dans l´eau. Je vous le refais en plus clair : voie d´eau. Sans voix  j´en tombe sur le cul. Il y a 10 centimètres d´océan dans le bateau ! Je coule, nous coulons ! Vite redescendre sur terre, enfin, sur…heu…oui, bon, bref. Un seau, c´est fou ce que ça peut être utile cet équipement, je rebalance toute cette eau à sa juste place : dehors. Dix minutes après, je fume nerveusement en buvant un café pour constater que l´eau revient. Toutes les 15 minutes j´estime de 5 à 10 litres l´entrée d´eau. Si elle n´augmente pas je ne devrais procéder son expulsion, manu militari, que toutes les 4 heures environ, bon c´est jouable pour les deux jours qui me restent avant de toucher la terre espagnole. Vanne après vanne, très soigneusement je cherche. Rien je ne trouve rien. Plus qu´une seule possibilité, c´est forcément lui qui laisse passer toute cette eau : le presse-étoupe, lieu où l´arbre d´hélice traverse la coque. Vider le coffre du cockpit en catastrophe, ôter le panneau qui donne un accès latéral au moteur, se contorsionner jusqu´au niveau de la ceinture. Impossible d´aller plus loin et pourtant je ne pèse que 65 kilos. La main tendue dans une semi obscurité, je sens sous mes doigts un petit robinet qui coule lentement. Aucune pièce ne manque, rien de casser, quelle chance, on dit vraiment n´importe quoi dans des moments pareils. Je remets un peu d´ordre dans le bateau et bien évidement le chemin du presse-étoupe reste libre pour y accéder presque instantanément si l´entrée d´eau venait à augmenter brusquement.

Tu parles, je t´en foutrais moi de la plaisance

J´avance à 2 nœuds seulement, le vent a encore baissé, tout est très calme à bord, même moi maintenant. Dès qu´un clapotis se fait entendre à l´intérieur je vide quatre ou cinq sceaux. Régulière, sans plus ni moins, la voie d´eau peut empirer mais pas au-delà de certaines limites, je suis sûr de pouvoir contrôler la situation, à moins que… Deux petits moineaux au ventre jaune apparemment perdus loin de la terre se reposent sur le pont, enfin un rayon de soleil. Le premier signe de vie depuis le départ, que c´est bon. A coup de miettes ils sont maintenant tout proche et je n´ose plus faire un geste de peur de les effrayer. Pas farouches ces espagnols ! Pas de doute ils viennent de cette Galice que, sans la voir, je devine sous l´horizon. Que font-ils si loin au large ? Mystère. Le taux d´humidité rend gluante cette dernière nuit. Enroulé dans ce que j´ai de plus chaud, nous, le moineau et moi, dormons côte à côte dans le cockpit, l´autre ayant préféré le confort du carré. Pas d´électricité, pas de lumière de route, j´éclairerai mes voiles d´une lampe de poche si un autre bateau passe par ici, afin de me rendre visible. Mais rien ni personne pour l´instant. L´aube arrive sans changement, après un petit déj. sur le pouce, mes deux oiseaux s´envolent vers le sud et la terre. Complètement vidé, la gueule chiffonnée comme un vieux tract du PC, j´ai envie de pleurer. En face de cette toute proche Corogne, un épais brouillard remplace le vent… Planté là, immobile dans ce coton poisseux, je n´ose pas démarrer le moteur par crainte de voir brutalement augmenter l´entrée d´eau. Une corne de brume à la main j´écoute passer, proches ou lointaines, de grosses masses d´acier. Une heure passe, puis deux, rien ne bouge. Je suis dans mes petits souliers. Par chance je me trouve décalé dans le nord par rapport à l´entrée du port, quand la situation maritime se dégrade les marins font très attention, c´est peu, mais je n´ai rien d´autre comme consolation. Une fois, deux fois, trois fois un tout petit vent vient et s´en va. Je ne bouge pas mais l´espoir renaît de ses cendres. Ce coup-ci ça a l´air de vouloir tenir. J´avance doucement, je suis proche, j´arrive. Dans cet intermittent brouillard la visibilité va de 10 à 100 mètres. Je suis mort et enterré de fatigue. Les dix derniers miles je les navigue sur un nuage.

Un couple de globicéphales

M on cœur fait un bond. Perdu dans mon cirage et la brume, deux grosses masses sombres viennent de faire surface à cinquante centimètres de moi. Longs fuseaux sombres au souffle rauque, elles ondulent lourdement à mes côtés. Une petite troupe de dauphins fait alors son apparition, ils tournent et zigzaguent dans toutes les directions autour du voilier. Tout juste remis de cette nouvelle poussée d´adrénaline, je cherche à comprendre. Ces énormes voisins, fort placides au demeurant, ne sont pas des dauphins. Des mammifères oui, mais lesquels ? Toute  tension évaporée, j´observe ces noires silhouettes à cinquante centimètres du bout de mes doigts. L´aileron dorsal  diffère, sa pointe arrondie retombe pesamment sur l´arrière, quand à la tête je n´en vois que le front bombé, le rostre et les yeux demeurent invisibles sous l´eau. Je fonce dans le carré chercher un petit livre où je me rappelle soudain avoir vu toute une série de mammifères marins. Mes deux compères font dans les 5 à 6 mètres et, sans difficulté, j´identifie un couple de globicéphales. Un bien vilain nom pour de si beaux animaux. Dans la caisse de résonance du bateau je les entend discuter entre eux en longs cris modulés et gracieux, d´un ton beaucoup plus grave pour les globis. Bien sûr, ils me souhaitent tout simplement la bienvenue en Espagne, suis-je bête. Quarante minutes durant, les dauphins et ces minis baleines m´escortent jusqu’au moment où le brouillard se déchire enfin pour laisser place à un radieux soleil. En un clin d´œil plus personne. Quelle est belle, cette grande baie de la Corogne ! Point de départ de ce que l´on appelle, jusqu’au cap Finisterre, la côte de la mort, c´est pour moi aujourd’hui´hui la côte de la vie, belle et forte. Deux profonds bras de mer pénètrent dans les terres : l’un pour abriter le joli port de la Corogne et l´autre l´industrieux port de el Ferrol, avec ces cargos et ses chantiers de fer et d´acier. Devinez dans lequel des deux mon petit bout de plastique et moi entrons ? Hé oui ! Quand je réalise mon erreur, je suis trop naze pour faire demi-tour. Bah! Tant pis je mouille juste en face d´un monstrueux chantier naval où ils réparent un céréalier de 200 mètres de long. Insignifiante fourmi devant ce léviatan, que d´innombrables ouvriers coupent, soudent, poncent et peignent. Une vraie fascination s´empare de moi, surtout une fois la nuit tombée, on se croirait dans un film de science fiction. pg_globicephalesInquiétant aussi, magique en tout cas, quelques seaux d´eau plus tard, une chape de plomb me dégringole dessus. Je dors trop, beaucoup trop longtemps. Je me réveille avec de l´eau jusqu´aux genoux. Je dois très vite aller dans l´autre port pour réparer, sinon je risque de couler dans le port, un comble. Au fond de la marina parallèle au quai de pierre je fume une cigarette en sirotant une bière fraîche, dans deux heures la quille touchera le fond ainsi je pourrais alors réparer sans courir le risque d´une brutale entrée d´eau de mer. C´est pas possible, j´arrive pas à le croire, trois tours de clef sur ce petit écrou de 8 et quinze secondes plus tard la voie d´eau est définitivement aveuglée. Avoir faillit couler juste pour ça ! ça ne manque pas d´ironie. J´en suis quitte pour un rinçage intérieur à l´eau douce. Au ponton de la marina, je bricole le matin et visite la ville et ses environs l´après-midi. Tout est paré pour la suite. Il me faut encore descendre dans le sud avant que le mauvais temps ne s´installe sur la côte de la mort. Cette Bretagne chaude me plait décidément beaucoup, avec ses gens souriants, ces balcons fermés par ces grands damiers de petits carreaux en verre. Cette ville de la Corogne étirée tout en longueur sur une étroite bande de terre cache une chose, qu´en bon amateur je vous recommande chaudement. Cafés aux intérieurs sombres, dont les plafonds sont tapissés de jambons de toutes sortes, on y choisit à volonté les différentes viandes, crues ou fumées, que l´on vous sert arrosées de ce généreux vin rouge gorgé de soleil. Entre casse-croûtes et découvertes j´occupe mon temps d´une manière pas toujours très judicieuse, à savoir, acheter une nouvelle batterie cause, selon moi, de tous ces tracas électriques. Alors qu´en fait c´est seulement le fil de sortie de l´alternateur qui, sous sa gaine, cache une vilaine coupure. A peu près à cette époque commence alors une saga entièrement inutile, la construction d´un régulateur d´allures, sorte de pilote mécanique qui prend le relais du pilote électrique dont les faiblesses et la fragilité me sont clairement apparut dans cette récente traversée.

chapitre 2 : Galice

5 à 6 Beaufort au menu, musclé mais portant, à peine sorti de la marina au moteur, j´envoie la toile. Un ris dans la grand voile et foc moyen à l´avant. Je navigue le long de cette côte de rochers et falaises torturés. Même sous ce beau et froid soleil d´octobre, Dieu que ces cailloux font peur avec les vagues qui se pulvérisent rageusement sur eux. Ni en bateau pneumatique, ni à la nage, il n´est pensable de l´aborder, sans être immédiatement fracassé sur ces gigantesques dents de pierre. Pour l´heure je fonce de toute la vitesse de ce sacré voilier à une très prudente distance de la côte. Les conditions sont « top », 7 à 8 nœuds par un vent de trois quarts arrière sur une longue houle ronde qui ne mouille ni moi ni même le pont. Bonheur total sur cette route qui passe loin des pièges soigneusement repérés sur la carte bien avant le départ. Je ressens avec une précision millimétrique les moindres réactions de la barre franche. Confiance devient le maître mot et il en faut pour s´aventurer seul sur la grande bleue. Je jouis d´un plaisir presque charnel à mener ce fier coursier. De temps en temps, de près ou de loin, je croise un chalutier de toutes les couleurs au travail. Ils fouillent cette étroite, trop étroite, bande côtière qui borde cette région avant les abîmes océaniques désertiques.
Un gros caillou, tout juste une île, marque le mi-chemin. Deux options se présentent alors : passer entre la terre et lui ou bien faire le détour par le large. En temps normal le large serait plus prudent mais aujourd´hui je passe entre car la présence de nombreux pêcheurs me confirme que c´est jouable. Par mauvais temps je ne veux même pas imaginer comment ça doit être d´infernal ce coin là mais pour l´heure seule de très grosses vagues sont à craindre. Deuxième réduction dans la grand voile au cas où, et c´est partit. Brrr! plus j´approche, plus les vagues grandissent. Elles font bien trois bons mètres maintenant. C´est haut, rond et surtout régulier et comme nous allons dans la même direction j´y gagne en vitesse sans vraiment y perdre en sécurité. Ma vitesse flirte en permanence avec les 10 nœuds et le bateau part dans d´époustouflants surfs toutes les deux lames. L´aiguille du compteur (speedo pour les intimes) bloquée sur 10 nœuds avant que le voilier n´accélère dans la descente de la vague. J´estime entre 13 et 15 nœuds la vitesse maximum, incroyable. Tellement incroyable que je ne le savais pas possible pour ce type de bateau. Je pulvérise pendant plus d´une heure tous mes records. Même mené ainsi près de ses limites, jamais un doute ou une hésitation, barre coincée sous mon genou, je roule tranquillement mes cigarettes. Lancé à fond la caisse je croise deux pêcheurs à moins de vingt mètres, ils arrêtent quelques minutes la remontée de leurs casiers pour répondre à mon geste amical.
Retour au raisonnable, une fois le passage terminé, les vagues diminuent de moitié et la vitesse aussi. Je continue à très bien avancer, que c´était bon. La vitesse d´une petite unité reste presque toujours faible alors quand de grands surfs passent à portée de la main pourquoi s´en priver. Je passe une nuit paisible devant une grande falaise protectrice à côté du petit port de Corme, sans même avoir envie d´aller à terre.
Les jours passent en découverte de nouveaux paysages de cette verte Galice. Ce littoral torturé recèle de nombreuses baies, abris rassurants de ce vent qui se fait de plus en plus rageur, m´obligeant ici ou là à de fréquents arrêts. Camariñas me protège une quinzaine de jours, au fond de ce bras de mer où je passe pas mal de temps à regarder faire les pêcheurs sur leurs très nombreux chalutiers qui partent jusqu´en Mauritanie capturer la crevette. Une semaine durant, après avoir passé le cap Finisterre au moteur dans la pétole, je reste bloqué dans le petit port de Corcubion, épouvantable bassin où un ressac persistant rend la vie à bord pénible. Un force 11 interdit la moindre fantaisie, solidement ancré je suis obligé de demander l´aide d´un pêcheur car le Sangria commence à chasser vers de très inquiétants rochers. Gentiment il me prête un de ses corps-morts sur lequel je passe une grosse corde assurant définitivement le bateau. La descente à terre se révèle souvent acrobatique dans mon jouet de plage gonflable qui vole comme un cerf-volant dès que j´en sors. Le retour à mon bord pose un autre problème car poussé par le vent il ne faut pas louper le voilier. Je passe toutes mes après-midi dans un bar juste en face de la jeté où, sur un écran géant, je revois des grands classiques du cinéma américain.
Mon projet d´aller jusqu’à Lisbonne avant Noël m´apparaît dans toute son irréalité. Plus les jours passent, plus l´espace entre les coups de vent et les tempêtes diminue, ça ressemble plus à un suicide qu´à autre chose. Pluie, vent, froidure, enterré jusqu’aux yeux dans mon sac de couchage je passe en revue les quelques alternatives dont la plus sage reste l´hivernage par ici et le retour en France pour faire un peut d´argent avant de reprendre le voyage au printemps. Je ne veux pas laisser le bateau ici, le port n´est absolument pas sûr. A la suite de la violente tempête d´hier un petit chalutier est partit à la côte pour se fracasser sur une plage de galets, rejoignant ainsi dans la mort son capitaine, décédé la semaine passée.
Dans le sud, à une vingtaine de miles, s´ouvre une profonde baie, un véritable fiord avec même une grande île au milieu. Plusieurs petites villes munies de marinas s´éparpillent tout au long de cette petite mer intérieure. En ce novembre finissant je pars à la recherche d´un coin tranquille pour laisser le Sangria cet hiver dès que le temps retrouvera un peu de calme.Enfin un vent raisonnable. Je lève l´ancre en quarante minutes, au winch, petit bout par petit bout. Elle a du descendre pas mal sous le sable pendant cette semaine de gros temps à force de recevoir ce vent furieux en pleine gueule. Sur cette mer encore agitée par les restes de cette tempête je mets doucement le cap sur la Ria de Arosa et sa plus grande passe d´entrée, l´autre, plus proche, ne foisonne de cailloux et ne m´inspire aucune confiance.

Ria de Arosa – Espagne

Nous sommes le 16 avril 1996. Dans ce bus qui roule vers Riveira, je repasse mentalement ces mois d´hiver, laborieux et tristes. Arrivé en France au milieu d´une grève j´ai pas mal galéré pour enfin trouver du boulot et remplir ma caisse de bord. Vingt et quelques heures pour rejoindre Saint-Jean de Compostelle puis la correspondance pour la petite ville où dort depuis quatre mois le Sangria. Plusieurs coups de téléphone pendant l´hiver m´ont rassuré. Très bien soigné et régulièrement aéré, quelques heures de moteur chaque semaine est un traitement de luxe gentiment offert par cette petite marina de quelques places à peine. Un taxi me dépose sur le port d´où j´embrasse des yeux, parfaitement intact, mon voilier amarré au ponton principal. Quatre jours seront nécessaires pour tout remettre en place et préparer la suite du voyage en direction de la lointaine Lisbonne où je pense passer les vacances scolaires avec mes enfants. J´ai profité de ces quelques mois pour faire réparer l´alternateur, le démarreur a rendu l´âme, je me servirai donc d´une corde pour lancer les 8 cv du diesel. Tous les matins, dès qu´il me voit passer la tête dehors, Juan l´un des gardiens de la marina, branche la douche afin qu´elle soit bien chaude et chaque jour nous faisons un brin de causette. D´après lui le seul endroit où je peux trouver les cartes du Portugal c´est dans Villa Garcia, de l´autre côté de la « ria » chez un ship », abréviation de shipchandler, magasin de matériel nautique.

Port de pêche, chalutiers au repos pour cause de quotas européens, Ria de Arosa en Galice une sorte de douce Bretagne pour mon hivernage.

Port de pêche, chalutiers au repos pour cause de quotas européens, Ria de Arosa en Galice une sorte de douce Bretagne pour mon hivernage.

Au premier coup de ficelle le moteur démarre, freinant ainsi le voilier, que j´accoste au ponton de Villa Garcia, très jolie promenade pour venir chercher mes cartes pour la suite du périple. Marie-José, secrétaire du club de voile depuis plusieurs années, n´a jamais mis les fesses dans un voilier, une situation intolérable à laquelle nous remédions à l´instant même. Un petit casse-croûte et trois enfants nous accompagnent sous ce beau soleil printanier. Ils ont tous bien soigné le Sangria pendant l´hiver la moindre des choses est de leur montrer comment il navigue, de plus j´adore initier des gens à la plaisance. Sous ce petit vent du Nord la promenade pique-nique dans la baie offre plaisir et sécurité, tout le monde ayant enfilé les gilets de sauvetage. Rien qu´à voir les bonnes bouilles souriantes des enfants, je devine qu´ils apprécient la promenade.

Cap sur Porto
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Dans un sublime coucher de soleil sur la rivière d’Or, l’entrée de la ville de Porto son yacht-club, ses vieilles pierres, sa douane…

 

Les dernières escales de Galice : îles Ciès, Vigo, Bayona. Aux alentours de minuit je franchis la frontière portugaise en direction de Leixos où d´après mon guide je trouverai un mouillage accueillant. La batterie régulièrement chargée au moteur, je navigue sous pilote électrique dans cette nuit brumeuse sur une mer plate. Cette saloperie de réveil n´a pas sonné ou alors je dormais trop profondément. Bref, plus de cinq heures de route en aveugle, ça me flanque des sueurs rétrospectivement froides.
Leixos, gros port industriel, ne me tente pas des masses et je change d´idée en mettant le cap sur son voisin Porto et sa rivière d´or. Moteur à fond appuyé par le foc, quarante minutes durant, j´essaye de forcer le passage de la marée descendante. Rien à faire le jus pousse trop pour mes 8 cv. Dans une belle manœuvre acrobatique je fais demi-tour sur une vague et renvoie la toile, condamné à attendre la renverse de marée quelque quatre heures plus tard. Une heure vers le sud, une heure vers le Nord, je tire des bords pour tuer le temps. Voiles basses, moteur au ralentit, cette fois-ci je remonte la rivière sans aucun effort dans un sublime coucher de soleil.
Complètement naze, j´accoste au Yacht Club de Porto au milieu d´un invraisemblable merdier de ficelles. Le gros quai en pierre me domine de trois mètres, perché dessus un animal que je ne porte pas spécialement dans mon cœur m´attend l´œil aux aguets. Ma montre dit presque minuit, j´agonise de fatigue, et ce douanier veut absolument que je passe au bureau pour faire tout de suite les papiers, comme si ça ne pouvait pas attendre demain.

Wanted, dead or alive

Cette foutue paperasse terminée, et royalement inutile, je m´écroule sur ma couchette fermement décidé à ne plus me laisser emm… par personne. C´est pas gagné, 10 minutes plus tard le bel uniforme s´agite là-haut. A travers mon brouillard je finis par comprendre qu´il me faut retourner au bureau. Et merde. Plus vaseux que jamais, je fais laborieusement surface juste devant l´inquiétude parfaitement justifié de ce charmant fonctionnaire. Sur une liste de recherche des douanes, pas toute neuve il est vrai, un « wanted, dead or alive » est bien posé sur ma tête avec une précision qui fait froid dans le dos. Description du voilier : Sloop blanc, c´est sûrement moi, port d´attache FdF pour Fort de France Martinique, je suis immatriculé à Morlaix, en plus deux lettres changent dans le nom du bateau. Pas de doute il réalise le coup de filet du siècle et s´il avait des menottes je ferais déjà corps avec le radiateur. Effaré par son incroyable perspicacité, je le regarde téléphoner à son chef, la pendule indique deux heures du matin. Pour être chef il faut plus d´années ou plus de neurones. Une demi-heure passe avant qu´un jeune en civil se présente aimablement. En trois minutes tout redevient clair, je peux enfin sortir de prison avec une poignée de main et des excuses.
Le mauvais temps pèse depuis plusieurs jours sur Porto que je sillonne à pied chaque jour entre deux averses. Le Sangria à couple d´un gros bateau mouche me donne l´occasion, sur l´invitation du vieux mécanicien, de découvrir la salle des machines où, enchanté de mon intérêt, il m´explique en long et en large les secrets de cette puissante machinerie. Un petit café en main, de retour à mon bord, je lui explique maintenant les différentes facettes d´un voilier voyageur. La leçon de l´entrée sur la rivière de Porto bien apprise, j´ajoute le paramètre des marées à la préparation de chaque trajet : Partir avec la descendante, arriver avec la montante. Le mauvais temps se calme enfin après une semaine et le baromètre remonte vers des niveaux plus acceptables. En 45 minutes, avec le jus, je sors du fleuve de Porto, le trafic reste faible et toutes les 20 minutes, pendant cette longue nuit qui m´emporte vers Figueira da Foz, je vérifie que ma route est libre. Je remonte au moteur la fin du voyage, 200 mètres me séparent encore d´une marina toute neuve. Belles installations, confort, services, on sent que le Portugal veut reconquérir son patrimoine maritime, le pays fait de gros efforts pour équiper son littoral d´infrastructures pour la plaisance. Le mouillage suivant possède un cadre sublime et une entrée de m…, un étranglement entre deux falaises abruptes me file la pétoche quand je le franchis en chevauchant de belles déferlantes. Une espèce d´œil rond, forme la ravissante baie de Marthiño. Bien protégé du large par les hautes falaises le reste s´adoucit en longues plages de sable clair. Sur ancre, je me dépêche de gonfler l´annexe pour partir à la découverte de cette charmante petite ville de pierre et vieilles maisons, ruelles et places ombragées, rues pavées, façades carrelées. Très peu de voitures, j´aime.
La prochaine étape sera la dernière avant Lisbonne. De mon dernier passage j´en garde un bon souvenir : belle place forte, port aux puissantes défenses, bassin à l´activité trépidante. A la suite d´une fin de parcourt complètement bouchée par le brouillard, arrivé pile poil en face de la grande digue, j´embrasse sur la bouche M. Garmin, non mes mœurs ne sont pas curieux. Dix miles sans aucune visibilité, en écoutant soigneusement ce que me dit mon GPS portable, j´ai très précisément trouvé l´entrée du port, avec une marge d´erreur de moins de vingt mètres. Sans l´électronique je serais resté au large en attendant que le brouillard se dissipe. Voiles bien rangées, moteur ronronnant doucement, le Sangria file sur les eaux plates de Péniche. A droite, une multitude de chalutiers, au fond vers la droite, des quais munis de grues et de hangars, en face, la ville elle même, légèrement sur la gauche le terminal des ferries desservants l´archipel touristique de Berlingas. Une bonne partie du côté gauche offre une jolie marina toute neuve où j´accoste sans heurt sur un long ponton flottant, juste dans l´axe d´arrivée, idéal pour les voiliers de passage. Derrière lui trois autres pontons en forme de T reçoivent les bateaux de la  plaisance locale. Aujourd´hui, pas de voilier amarré sur la barre supérieur des T.

Fine équipe britannique de bras cassés

Gêné par le ressac, j´ai passé le Sangria du côté intérieur du grand ponton « visiteurs », en vis à vis des T fixés directement sur les quais de pierre, 25 mètres m´en séparent. Par cette belle après-midi de printemps, assis dans le cockpit, mes yeux se posent sur un ketch deux mats, dont un plus petit que l´autre, d´une douzaine de mètres arrivant sous voiles. Il bat pavillon britannique et quatre personnes en composent l´équipage visible. Les Anglais possèdent les meilleurs et les pires marins de la planète, l´équipage de celui-ci appartient vraisemblablement à la deuxième catégorie. Vent dans le cul, le voilier arrive parallèlement au long ponton visiteurs de toute la vitesse de ses grandes voiles généreusement poussées par un sérieux zéphyr. D´une palpitante attention, j´observe comment ils vont s´y prendre pour rater cet accostage impossible. Filant tout près de l´ère d´arrivée supposée, un des mecs saute à terre munis d´une corde dans l´hypothétique espoir de stopper le voilier. Il ne réussit qu´à se faire traîner sur une bonne longueur avant de tout lâcher pour ne pas passer à la flotte. Essayez donc de stopper un cheval au galop en le tenant par la queue. Moins un. Le bateau continue alors sa course zigzagante en contournant le bout du ponton visiteur et dans un hallucinant merdier de cordes et de toile. La grand voile tombe en vrac sur le pont. Un des hommes jette alors l´ancre à un endroit qu´un puissant coup de sirène signale comme inopportun. Il faut reconnaître que mouiller 20 mètres devant un ferry prêt à partir ne relève pas d´une grande perspicacité. Après dix laborieuses minutes, la pioche remontée en catastrophe, appuyé par la voile d´avant et le moteur ronflant bruyamment, ils reprennent leur course folle vers les autres pontons, sous des coups de sirène où je perçois une subtile pointe de moquerie. La fine équipe de bras cassés se dirige maintenant, beaucoup trop vite à mon goût, vers la barre du T qui doit déjà bien serrer les fesses à mon avis. Même manœuvre, même erreur, même punition. Ils viennent d´en perdre encore un qui tentait vainement d´arrêter le voilier redevenu complètement sauvage. Moins deux. A la suite d´un furieux virage à mon tour de serrer les miches car le Sangria se trouve sur la trajectoire probable de cet espèce de missile incontrôlé. Paré à toutes éventualités, éclats de rire coincés dans la gorge, debout sur le pont, je m´attends au pire. Les deux survivants passent à quelques mètres de moi en me jetant des regards effarés qui ne présagent rien de bon pour la suite des réjouissances. Encore parallèles au ponton visiteurs, cette fois du côté intérieur, ils tentent pour la troisième fois le même accostage, on ne peut pas dire que l´originalité les étouffe. Aidés par plus de monde, cette fois ci les bras nombreux finissent par freiner, puis arrêter le voilier, dont le moteur pousse toujours et le foc tire encore. Buster Keaton dans ses meilleurs jours, n´aurait pas fait mieux. Si tout le voyage depuis l´Angleterre a été ponctué d´acrobaties de ce genre, je n´ose pas imaginer combien de personnes ils ont du perdre en route. Pratiquée de cette manière la voile fait figure de sport extrême, très extrême même. Pour le retour j´espère qu´ils envisagent sérieusement l´avion ou le train, sinon les livres des disparus en mer du Lloyd de Londres feront quatre lignes de plus.

chapitre 3 : Le mauvais jour

Je pars de Peniche ce matin pour des raisons stupides de changement tarifaire à la marina qui dès le début juin passe en haute saison et double ses tarifs. Sachez que cette route maritime est à fuir comme la peste quand un fort vent de Nord souffle, il s´y lève une mer démoniaque à cause du courant contraire, faite de très fortes vagues à caractère déferlant. La météo marine annonce un 5 à 6 Beaufort, ce qui sur un petit voilier passe déjà pour des conditions passablement musclées. Foc à l´avant, grand voile réduite aux deux tiers, je navigue déjà à bonne vitesse sur le chenal de sortie du port encore bien protégé par la longue digue de béton. Sitôt la mer ouverte atteinte je réalise instantanément que je fais une énorme connerie. Tout est blanc d´écume devant l´étrave et je fonce dans ce bain douche de toute la puissance du Sangria. Bien calé dans le cockpit, barre en main, je slalome entre ces montagnes liquides qui menacent à tout instant de nous engloutir le bateau et moi. De loin les pires conditions de mer jamais rencontrées. Dix fois, cent fois, ça déferle autour de moi. Très nerveux, je meurs d´envie de fumer une cigarette, mais impossible de lâcher la barre une seule seconde. L´image qui me vient à l´esprit est un vélo qui prendrait, sous une pluie battante, une autoroute à contresens. Un véritable délire, mais le bateau se bat comme un lion, en prime je navigue au grand largue, vent trois-quarts arrière, ainsi à chaque virage ou presque, je flirte avec l´empannage qui aurait des conséquences que je me refuse à imaginer. Dans un tonnerre brutal et liquide une première déferlante atterrit sur l´avant en noyant tout. Mon père possède une jolie phrase pour ça « si on te met une bille d´acier dans le cul, comme tu sers tellement les fesses, il en ressort une pelote d´épingles ». Franchement, sainement, le nez du voilier émerge de la vague et poursuit son chemin comme si de rien n´était. Mon trouillomètre reste sur zéro, mais sur ce coup là je suis épaté et ma confiance remonte d´un cran. Les heures épouvantables passent sans que rien ne change, toujours et encore ces vagues à négocier une par une. Nerveusement et physiquement cela représente une sacrée bagarre. Depuis un bon moment une forte envie de pisser m´empêche de me concentrer. Que faire ? Impossible de m´arrêter ou de lâcher la barre une seule seconde, ça ne pardonnerait certainement pas. Et puis merde, j´urine sur place. Instantanément trempé sous une masse de flotte qui me tombe dessus par l´arrière, du coup plus de trace de pisse. Tout est bien rincé et l´eau de mer sort normalement de la baignoire par les trous prévus à cet effet. Tient, pour le coup, je viens de comprendre pourquoi on appelle baignoire cette partie du bateau. Gonflé à bloc sous mon ciré, convaincu que rien n´arrête ce bateau, je constate après quelques minutes que plus une seule goutte d´eau reste dans le cockpit. Dans de pareilles conditions descendre à la table à carte n´est ni raisonnable ni pensable. Heureusement le temps offre une bonne visibilité et la route ne présente pas d´autres dangers que les déferlantes. Un petit voilier va moins vite qu´un grand. Moralité : il reçoit le mauvais temps plus longtemps, pas compliqué. Plus de quatre heures que dure ce cirque. Paf ! Encore une sur la gueule. Enfoirées de déferlantes, sur ces espèces de montagnes russes je zigzague, monte et descends des énormes machins dures comme la pierre.
Faire de la plaisance ? Ben voyons. Six heures de machine à laver épileptique passent jusqu’au moment où l´évidence d´un empannage s´impose. Passage sur l´autre coté de mes deux voiles. Après avoir couru le long de la côte il me faut maintenant effectuer un virage de 90 degrés vers la gauche pour pouvoir commencer l´entrée vers la baie de Lisbonne. Avec ce vent et ces vagues la plus petite erreur pendant cette manœuvre provoquerait la mise en travers du Sangria et son recouvrement par la vague suivante. Une perspective on ne peut moins attrayante. Toutes ces heures de lutte pour finir comme ça ? Niet ! J´ai la certitude que ça ne passera pas. Vite une solution de rechange car je m´éloigne au large. Un virement de bord contre le vent secoue durement le voilier mais demeure franc et sans surprise. A la faveur d´une grosse lame j´entame mon tour complet dans l´autre sens. Au près maintenant nous luttons pour reprendre la vitesse nécessaire au virement. Dans la descente d´une vague, couvert d´embruns, je pousse à fond la barre et envoie ainsi le nez du bateau dans la direction souhaitée. En un éclair les voiles sont réglées sur ce nouvel angle et nous reprenons une vitesse suffisante pour pouvoir continuer à esquiver ces menaçants obstacles mouvants. Curieux, sous cet angle différent, les déferlantes montrent un visage beaucoup plus agressif et malgré ça le Sangria se faufile sans souffrir, taillant presque tranquillement sa route comme un yo-yo prit de hoquet.
Une heure passe et je commence à distinguer les maisons sur la terre. Les vagues se suivent et se ressemblent. Soudain, la mer change de couleur et devient beaucoup plus claire maintenant à cause de la brusque remontée des fonds. Au même instant je dois sortir de la veine de courant qui provoque cette houle destructrice car en moins de cinq minutes un improbable fer à repasser lisse la surface pour ne laisser que de douces ondulations là où 100 mètres plus au large de vilains plis chiffonnaient la Grande Bleue. Une première cigarette aux lèvres, au son ronronnant du pilote électrique, je savoure délicieusement la chose faite. Chacun place sa fierté où il peut : je viens de gagner une belle victoire sur mes limitations et ma peur.
Le reste du trajet coule paisiblement avec le rivage tout proche. Les phares et les bouées laissés du bon côté, sous ce vent toujours énergique nous entrons finalement dans la baie de Caiscai où dorment à peine remués de nombreux canots de pêche et quelques voiliers solitaires. Voiles basses, l´ancre file rapidement au bout de sa chaîne, nous sommes le 1er juin 1996, un radieux soleil chauffe les corps et les cœurs. Je me sens bien. Très, très bien.

chapitre 4 : Lisbonne et le Tage

Arrivé voici deux jours dans cette marina près de la tour de Belém, je dois en partir demain matin, le propriétaire de la place que j´occupe arrive justement en fin de journée. Pas de problème, la rivière m´attend. Mon idée et mon urgence demeurent la pose d´un troisième ris, une surface supplémentaire dans la grand voile que je pourrais ôter en cas de vent sérieux. D´origine le Sangria n´en possède que deux et cela a bien faillit me coûter cher. Pas de maître voilier, voilà la réponse qu´on m´a faite dans les bureaux du port. Qu´à cela ne tienne, du fil et des aiguilles, je ferais tout moi-même dans un coin tranquille. Une belle carte de détails toute fraîche et un annuaire de marées en poche, toutes voiles dehors, sous un doux zéphyr, je cingle à la découverte. Barrée par deux énormes ponts l´immense baie en face de Lisbonne n´est profonde qu´a certains endroits, très précisément balisés, car le trafic maritime de tout poil y est intense. Sur le pourtour, ici et là, des villes occupent de longues bandes côtières, cherchant le calme, je traverse la baie vers le sud, loin de la frénétique capitale. La carte ne signale aucune crique pour un mouillage protégé, pas de panique ça reste un lac sur lequel les vagues représentent rarement un danger en cette saison. La faible profondeur et les fonds vaseux garantissent une excellente tenue des ancres. Paisiblement, à mon rythme, je laisse derrière moi les chenaux fréquentés en mettant finalement le cap sur une jolie côte boisée, vide de construction ou presque. Entre cuisine et couture, je passe deux jours entiers à me battre avec les aiguilles qui cassent et les pommes de terre qui brûlent. Blindé, cousu à l´épreuve des balles, le troisième ris n´attend plus que la prochaine tempête. Ce soir un bon polar m´entraîne sur la piste du serial killer de service, demain, la rivière. Je sirote un café noir en écoutant la météo française qui couvre cette zone bien qu´avec une précision toute relative. Petit dej. englouti, voilure hissée, je contourne les bancs de sable pour longer les quais de la capitale et mets enfin le cap sur le grand pont en construction qui fait également office de porte d´entrée pour la rivière proprement dite.
Face à l´ouvrage deux possibilités s´offrent à moi: passer entre les piles un et deux ou alors sept et huit du chantier. Je décide de suivre les quelques barques qui naviguent devant moi. Vert à droite, rouge à gauche, quelque chose comme trois mètres de fond, l´étrave glisse lentement entre les grands pieds de béton toujours couverts d´échafaudages. J´avance sur plusieurs centaines de mètres quand soudain une très belle décoration égaie les eaux marrons du chenal. Une ravissante et flottante petite croix jaune et narquoise ondule devant moi, équivalent nautique du sans issue pour le code de la route. Nom de Zeus, les barques de pêche passent bien elles, certes le Sangria cale un mètre vingt donc à peu près le double. Je me convaincs, tout seul, comme un grand que la bouée jaune concerne les bateaux de fort tonnage. Très subtil de ma part, trois minutes après la quille bien clouée dans la vase, je me rends à l´évidence, ça ne passe pas. Erreur de navigation bien évidemment, sans risque car la vase n´abîme pas une coque, on peut même l´utiliser comme un doux berceau pour échouer des bateaux d´une taille parfois considérable, de plus, la marée monte et me délivrera bientôt. Un gros pneumatique noir passe non loin de moi avec une douzaine d´hommes à son bord. A leurs sourires je comprends parfaitement ce qu´ils pensent de mes talents de capitaine. J´en ais marre de faire le clown pour le quidam moyen. Vous allez bosser et moi je suis en vacances. Na ! Je suis vengé. C´est con mais ça soulage car depuis deux bonnes heures je marine dans mon bourbier sans bouger d´un pouce. Tient le gros noir revient à vide après la dépose des ouvriers sur l´un des piliers encore isolé au milieux de l´eau. Il fonce droit sur moi, ralentit, s´arrête et me gueule un truc que je ne saisis pas, j´ai sûrement encore fait une connerie, mais laquelle ? Un grand sourire illumine son visage pendant qu´il effectue une curieuse manœuvre. Mon Dieu, au secours, il veut me couler en éperonnant le Sangria. Hum ! Plutôt difficile à coups de zodiac, non il doit vouloir faire autre chose. Le nez posé contre ma coque, d´un petit coup de gaz aux deux puissants moteurs hors-bord il me pousse en travers vers les eaux libres du chenal. Trois minutes plus tard, je lui crie un grand merci dans le meilleur portugais possible. Je refais le chemin à l´envers, cap sur l´autre possibilité. Suivant sagement le parcours signalé, je vois un voilier d´une quinzaine de mètres qui fonce d´une belle vitesse vers le pont, le passe, et s´éloigne sur le fleuve encore large de plusieurs kilomètres à cet endroit. Il connaît la route, génial un guide. Déployant alors toute ma science, je tente de le perdre de vue le moins vite possible. Le pont traversé, cette grande étendue d´eaux douces et salées laisse apparaître, petit à petit, un piquetage de couleurs parfaitement clair. Ne te retourne pas, tu es suivi. Je me retourne pour constater qu´un voilier m´emboîte le pas juste dans mon sillage comme s´il cherchait la bagarre. Sacrebleu ! Je suis ton homme, en garde. Plus grand et plus rapide que le Sangria, je profite de son évident manque d´expérience pour me tenir à sa hauteur et parfois même le doubler. Autrefois pratiquant le dériveur en compétition, l´ambiance exécrable de ce petit monde de vestes croisées et écussons dorés a finit par me dégoûter à vie des régates. Là, juste pour le plaisir, la manivelle de winch entre les dents, à couteaux tirés nous luttons bord à bord pendant plusieurs heures. Une étrange sensation d´angoisse et de plaisir mêlés me saisit au passage, en rase-moutons, d´un chasseur militaire durant sa phase d´approche vers l´invisible et proche base aérienne. Je m´imagine canard en face des deux trous noirs d´un fusil, si la fantaisie lui passait par la tête on ne pèserait pas lourd devant les mitrailleuses vissées sous la carlingue peinte d´un vert pas beau. Au fil de notre slalom entre les vertes et les rouges, les berges basses et herbeuses viennent doucement à notre rencontre. La vie grouille dans ces eaux en demi-sel et malgré leurs transparences limitées du fait des alluvions que transporte le fleuve, je parviens à observer de curieuses méduses. Une croix de Malte brune orne leur partie supérieure, un peu à la manière de celles qui jadis flottaient sur les voiles des nefs de la découverte. Peut être pour s´échapper d´un invisible prédateur, ou alors pour capturer une proie à la manière d´une truite affamée, d´innombrables poissons jaillissent hors de l´eau jusqu’à des hauteurs impressionnantes. Si haut que l´un d´eux terminera sur le pont, trop joli saut pour mériter la mort, d´une poussette je le renvois chez lui. Le manger ? Malgré que de très nombreux pêcheurs capturent poissons et crustacés dans cette rivière depuis la nuit des temps, pour ma part sortir mon déjeuner d´une eau qui traverse villes et villages, usines et cultures me laisse septique. Opinion qui n´engage que moi, sauf que pendant deux semaines mes joyeux sauteurs flotteront par milliers le ventre en l´air, pollution agricole lira-t-on dans les journaux. Un grand « Baubourg » poussiéreux apparaît sur la rive Nord, grandiose et lugubre ensemble de tuyaux, silos et tours de stockage. Qu´un long quai sépare à peine du fleuve et que fréquentent de longues péniches sombres. Naviguant toujours de concert, nous arrivons maintenant en face d´une petite ville dont les berges verdoyantes ou sablonneuses s´hérissent d´hétéroclites pontons hauts sur pattes disparaissant parfois dans de longs roseaux. De longues barques multicolores et étroites oscillent au rythme du faible clapot. Une demi-douzaine de petits voiliers sagement alignés sur des bouées et une quantité d´autres sur la berge signalent notre fin de parcours, Alhandra et son club de voile.

Flottille de pêche au repos sur le Tage à marée basse, 15 minutes de train depuis Lisbonne et la jolie petite ville de Alhandra.

Flottille de pêche au repos sur le Tage à marée basse, 15 minutes de train depuis Lisbonne et la jolie petite ville de Alhandra.

Sur ancre à quelques mètres des hautes herbes je range en faisant chauffer de l´eau pour les pâtes, impossible d´aller à terre car une des rames de l´annexe est cassée et la force du courant incite à la prudence. Mon compagnon de voyage, après avoir mouillé une ancre de bonne taille y ajoute par-dessus un grappin au bout d´une corde, tient, je ne ferais pas comme ça. Sortis de table je bricole une nouvelle rame avec un manche à balais, un bout de contreplaqué et quatre vis. Le résultat pas franchement esthétique, fonctionne à merveille. Fin du polar, dodo. Sous un ciel à peine entaché de petits nuages blancs, je déambule les ruelles à la recherche de pain frais. Les Portugais composent un peuple généreux et pas seulement d´une manière abstraite. Nous autres français achetons de beaux carrelages pour les cacher au fond de nos cuisines et salles de bain. Ici, pour le plus grand plaisir du passant, ils en recouvrent les façades des maisons, de vrais céramiques aux motifs semblables ou différents, composent parfois d´invraisemblables fresques qui racontent de très vieilles histoires. Un pain chaud sous le bras, ayant laissé mon béret au bateau, j´entre dans une banque pour changer quelque argent. Lorsque devant mes yeux incrédules s´étire un petit bout de mon enfance. Je devais avoir dix ans quand mon père, un jour, apportas à la maison de gros barils en carton à fermeture métallique, d´une taille tel que l´on pouvait y pauser le couvercle sur ma tête. Objets parfaits pour le rangement des draps et des serviettes mais d´une affreuse couleur papier mâché. Mon paternel les couvrit soigneusement d´un adhésif imitant un carrelage bleu aux divers personnages. Pendant toute mon enfance j´ai eu l´un de ces tonneaux juste en face de mon lit, et mon imagination se perdait de longs moments parmi les pirates, donzelles et moulins à vent. Là, sur une affiche publicitaire dans une lointaine banque, du même bleu passé, au rythme d´un léger courant d´air, tremblote ce petit bout de passé. Ému comme un gamin, dans cette succursale de province, je dois être passablement intéressant à regarder, si j´en crois le regard amusé du mec derrière son guichet. De retour sur la plage je croise Antonio, avec qui j´ai régaté hier. Après de rapides présentations la conversation s´engage en français, suit en portugais pour continuer en espagnol, langue que nous parlons bien tous les deux. Il me dit son soulagement, pour la première sortie de sa récente acquisition, de m´avoir trouvé sur le fleuve pour le guider. Amusant, je faisais exactement la même chose croyant que lui, battant pavillon portugais, connaissait parfaitement les pièges de cette route. Inutile de dire qu´un bon grand fou-rire s´en suivit. Plongé dans les derniers suspenses de mon policier, royalement étendu sur la couchette, digérant paisiblement un copieux repas, je sursaute à des cris tout proches. Debout dans le cockpit je vois deux types dans un zodiac à moteur qui agonisent d´injures le voilier d´Antonio, étrange ? Et bien pas vraiment car la force du courant le fait lentement mais sûrement déraper. De cinquante mètres devant moi il se retrouve maintenant à dix derrière, et la raison pour laquelle les gars sont furieux c´est qu´il va droit sur les jolis petits bateaux du club, leurs bouées étant justes dans l´axe. Me voyant ils viennent me voir pour demander si je connais le propriétaire et où est-il, eux n´en ont rien a foutre du bateau et veulent tout simplement le pousser au milieu de la rivière, ben voyons. Lorsqu’une embarcation, qu´elle qu´elle soit, se trouve en danger on se porte immédiatement à son secours, quitte à se mettre sur la gueule après avec le capitaine. Je prends les choses en main et me fais transborder sur le voilier d´Antonio, première chose l´arrêter. Munis d´une corde prise à mon bord je la passe au zodiac qui grâce à son moteur tire et stop le dérapage. Je remonte ensuite la chaîne et la corde du grappin complètement emmêlés, l´un annulant le travail de l´autre. Un bon moment de bagarre avec ces spaghettis, je finis par libérer la chaîne. Crac! Plouf! Et merde, une montre toute neuve, je savais bien que cela ne pouvait pas durer longtemps avec moi une si belle montre. Le bracelet s´est coincé dans une ferrure, et le tout nage par cinq mètres de fonds vaseux dans le courrant, je ne prends même pas la peine de penser à plonger dans cette eau trouble, de plus il faut finir le boulot. Ouf! L´ancre repose sur le pont, je fais signe aux autres, nettement plus calmes maintenant, de l´éloigner en aval derrière les bouées. Les deux chevaux du moteur ne font pas le poids contre la marée descendante. Apparemment atteint dans l´amour propre, manette de gaz à fond, le pneumatique déjà chargé essaye de remonter un voilier de plus de dix mètres de long. Qu´est ce qu´il croit, il n´y arrivera jamais. Je perds encore une occasion de me taire. A peine, puis un peu, prenant de la vitesse ensuite, nous remontons lentement la rivière sur plus de cent mètres. Ancre bien accrochée, je laisse filer toute la chaîne disponible, dix minutes plus tard le bateau n´a pas bougé d´un poil, une montre perdue et un voilier de sauvé: bonne affaire. Une des miles et une façon de préparer le « bacalao » plus tard, chez Antonio, un whisky en main, j´explique à sa femme le comment et le pourquoi de l´accident. Je veux dire qu´on peut mettre une ancre ou deux sur une seule chaîne en ligne, ou alors disposer deux mouillages indépendants en forme d´Y, même un devant et un autre derrière le bateau « tête et cul ». Suivant la situation l´une de ces techniques se révèlera meilleure que les autres mais elles tiendront toutes correctement. La chose à ne pas faire est de les mettre l´un sur l´autre, ils s´emmêlent et s´annulent mutuellement. Les choses importantes à savoir en voile tiennent moins de ce qu´il faut faire que de ce qu´il ne faut surtout pas faire. La soirée se termine par une invitation à essayer le Sangria samedi prochain. Il a du mérite de faire de la voile avec sa jambe broyée dans une chute à moto et aussi pour passer la douane de la frontière sociale qui sépare les gens qui possèdent un voilier et ceux qui les regardent en faire. Particulièrement haute ici, cette stupide barrière existe un peu partout. Plus on est riche plus le voilier est grand, à l´image du relevé bancaire. Venu seul car sa petite fille est au lit avec un rhume, nous partons vers le pont avec la marée et ferons le retour cet après-midi après la renverse. Facteur qui en augmentant notre vitesse nous permettra d´aller plus loin. Sous ce petit vent nous marchons à bonne vitesse en portant toute la toile. A sa demande j´explique en détails les manœuvres à effectuer. Naviguer c´est savoir faire face à des situations toujours différentes en prenant la meilleure option possible tout en privilégiant la sécurité du voilier et de ses passagers. Un bon marin est un marin qui revient sans casse ni bobo. Bien qu´handicapé par sa jambe il se sort parfaitement de toutes les manœuvres en suivant un truc que j´aime beaucoup, seul ou en équipage, juste avant de se lancer dans une manœuvre on fait une répétition générale, tout le monde à bien compris ce qu´il doit faire? Ok, maintenant on y va. Les cafouillages dans certaines circonstances possèdent le don de dégénérer instantanément en catastrophe, et ça arrive toujours au plus mauvais moment. Sur le chemin du retour le vent monte d´un cran, la barre devient dure, il faut diminuer les voiles. Nous prenons un ris dans le Génois, très vieux système qui lui donne une grande plage d´utilisation. Ça monte encore, un ris dans la grand voile de façon à bien équilibrer le bateau. Ça monte toujours, un foc prend la place du génois qui même arrisé couche le voilier dans les rafales. Ça continu de monter, un, deux puis trois réductions dans la grand-voile, nous sommes encore surtoilés. Antonio à la barre, je pars installer la voile de tempête, tourmentin, à l´avant. Sous sa voilure de gros temps le Sangria encaisse le choc des embruns qui volent à l´horizontal. Ce vent thermique fait la joie des amateurs de glisse. Par le comportement des éléments j´estime à force huit Beaufort le vent bien établit que nous recevons de face. Trempés et contents de voir comment il vire et gagne, avec une surface de voile minuscule, contre ce vent furieux. Le club de voile en vue, en quelques secondes tout s´arrête, le thermique se dégonfle, et les derniers mètres nous les parcourons seulement grâce au courant pour rejoindre le coin que j´aime en face des roseaux.

chapitre 5 : Régate sur le Tage

Dans de tous petits airs, le retour vers Lisbonne s´étire en longueur, tellement que la nuit va bientôt tomber. Inutile de songer au port, je dois me rabattre sur le mouillage d´en face où je bricolais l´autre jour.
Dans le bassin d´Alcantara où s´achève une paisible semaine, les conditions de vie se dégradent brusquement avec les essais de sono d´un prochain concert de rock de David Bowie, Eccobelli, et autres bruyants personnages du même acabit. Que faire? J´aime le rock´n roll, mais en avoir à quelques mètres de mes hublots, j´hésite. Une affiche aperçue en ville l´autre jour éveille en moi une tentation plus grande encore que cette orgie de décibels aux risques considérables pour mon petit bateau tout proche. Une régate sur le Tage qui part vers l´amont du fleuve depuis le club d´Alhandra, constituant une excellente occasion pour découvrir le haut de la rivière.
Pour la même raison, un grand voilier fait des ronds dans l´eau en attendant l´ouverture de la passerelle qui ferme l´entrée du bassin. Bord à bord, nous échangeons quelques mots. Juan, espagnol, arrive tout juste de Cuba et s´en va passer le week-end loin de toute cette agitation électrique. Emballé par mon idée de régate-promenade, rassuré par le fait que je connaisse la route, nous partons ensemble. Suivre un voilier moins rapide n´est pas chose facile car en plus du boulot pour le faire avancer, il doit travailler à le freiner!  Mais c’est un très bon marin et il y parvient les doigts dans le nez.
Vent et marée aux fesses, en début d´après-midi nous nous amarrons chacun sur une bouée qu´un pneumatique du club vient nous indiquer. A cinquante mètres près, je me retrouve au même endroit que la semaine dernière. Même endroit ? Pas vraiment, une formidable activité remplace le calme tranquille de l´autre jour. Une invraisemblable quantité et variété  d´embarcations à voile reçoivent les ultimes retouches avant le grand départ, demain.
Dès que la participation des voiliers à flot est confirmée, une annexe taxi reste à leur disposition. Une fois à terre nous traversons toute cette foule pour aller au bureau du club afin de nous inscrire. Dans le sac remis à chaque concurrent nous trouvons ce qui suit : un croquis de la route à suivre avec de curieux commentaires du genre : « au milieu jusqu’au pont »; « à gauche sous pylône » ; « à la fourche prendre à droite » ; « pour les gros, jeter l’ancre en face deux palmiers » – Mais, aussi curieux que cela puisse paraître, le guide se révèlera parfaitement clair à l´usage. On trouve encore un livre écrit par un batelier du fleuve avant l´arrivée des moteurs et des barrages, à une époque où le Tage était un grand axe commercial et Aliandra une escale sur la route de Lisbonne; un ravissant carrelage imprimé d´une « falua » barque à gréement latin, traditionnelle de cette région, et encore un set qui laissera songeur la moitié de la flotte présente : savon, shampoing, déodorant et …  de la poudre contre les odeurs de pieds ! A votre avis, comment doit-on recevoir un pareil cadeau ?
L´air joyeusement électrique, la plage noire de monde et une forêt de mats animent mon petit-déjeuner rendu pénible par le rhum de Cuba absorbé chez Juan hier soir… Sous ma belle casquette plombée je contemple, incrédule, les quelques trois cent cinquante bateaux éparpillés sur la plage et sur l´eau. Depuis les voiliers de passage, nous, jusqu’aux vieux gréements, en passant par les optimistes, les lasers, les vauriens, les 420, 470, les planches à voile et j´en passe.
Plus que trois minutes avant le coup de sirène : ça tourne, ça vire, ça grouille et ça crie dans tous les sens juste devant les deux canots à moteur marquants la ligne de départ. Tant pis pour la course : de peur de toucher un dériveur avec des gosses dedans, je pars derrière tout le monde!
Tût ! Nous voilà partis, toute cette flottante pagaille monte à l´assaut de la rivière et, cerné de bambins rigolards je passe sous le pont entre les piliers indiqués. De taille et donc de vitesse différente, nous nous étirons rapidement sur plusieurs centaines de mètres, cortège sillonné en permanence par les zodiacs de la sécurité. Les petits dériveurs utilisent toute la largeur du fleuve, mais nous, les grandes quilles, nous ne sortons pas d´une bande étroite sur la gauche sous peine de nous échouer.
La vitesse et la grande facilité de virement du Sangria font que je remonte petit à petit dans le peloton. Avec des unités de même taille et en soignant les nombreuses manœuvres car nous louvoyons sur un étroit couloir, je grappille du terrain par-ci par-là.
Sous un vent fraîchissant, seul à bord, ça décoiffe! Jusqu’à l’instant où une vieille blessure qui me cisaille le dos et qui se réveille régulièrement depuis plus de vingt ans vient sonner le glas de mes prétentions pour cette course. A genoux, dents serrées, des larmes de douleur pleins les yeux, je revois cette molle  piste d´élan de fin de saison et ce foutu tremplin à qui je demandais pour la troisième fois de m´envoyer suffisamment haut pour  passer enfin ce double saut périlleux arrière, corps tendu dans les deux tours. Vitesse maximum, gonflé à bloc, à l´instant où mes skis s´appuyaient pour l´impulsion d´envol, le mur de neige cède brutalement… Et voilà que toute la force ascendante se change en force descendante, me propulsant ainsi directement vers la piste de réception, sans passer par la case départ. Étendu sur la neige, beaucoup trop conscient, après être tombé droit sur les épaules, tout s´était passé si vite que je n´ai pu que rentrer la tête et bander les muscles pour soutenir le choc. Tout mon poids venait de comprimer violemment ma colonne vertébrale. Je ne pouvais pas, je ne voulais pas relâcher les muscles tendus à mort, certain que tel un « gros minet » ayant traversé un grillage, j´allais voir mon corps tomber en petits morceaux.
Traîneau, ambulance et six mois de rééducation plus tard, rien n´est plus comme avant, le disque de la cinquième lombaire est définitivement rayé. Dans les moments de crise, il me faut près de quarante minutes pour arriver à me sortir d´un lit. Lorsque mes lombaires refusent soudainement de supporter mon poids, je tombe tout aussi soudainement, quelque soit l’endroit où je me trouve. Bref, à dix huit ans, je reçus un cadeau d´anniversaire particulièrement empoisonné. Les efforts mal faits, comme aujourd’hui´hui dans cette régate, et les coups de froid sur le dos humide me plongent pour une ou deux semaines dans une douloureuse galère.
A quatre pattes, je descends dans la cabine chercher une grosse ceinture de moto que j´emporte partout avec moi. Sanglé, le dos bien calé dans le cockpit, je réalise le reste de la régate au ralenti en me servant seulement des bras. Le paysage est superbe (des berges parsemées de gros arbres feuillus) et nous longeons maintenant une retenue d´eau en face d´une drague flottante et vieillissante. Presque collés à la forêt, le vent rebondit dans tous les sens, disparaît, change, puis revient à sa course normale dès que nous retrouvons le centre du fleuve. Toute cette végétation enchevêtrée, ces eaux troubles en face de cette fourche donnent à notre promenade un petit air d´Amazonie.
Jetant de temps en temps un coup d´œil sur le sondeur, je constate la bonne profondeur du tracé indiqué par les organisateurs. Loin de la bagarre, un grand soulagement m´envahit à la vue des drapeaux d´arrivée. Incapable de démarrer le moteur à la main, je parcours encore deux miles sous voiles jusqu’aux palmiers ; stop ! Encore à quatre pattes, je parviens tant bien que mal à jeter l´ancre.
Bien étayé par mon tuteur de cuir, en me tenant bien droit et surtout en regardant bien où je mets les pieds, je pars en voiture avec le reste de la troupe.
A l´ombre d´une vénérable église, sur cette grande place de pierre bordée sur un côté par le bassin du petit port, un indescriptible désordre de fête nous accueille. Un embouteillage de voiliers au sec, toiles de tentes, baraques à frites, à bières et à merguez, concurrents fatigués et badauds curieux se partagent le moindre mètre carré de libre. Le plus petit espace du bassin abrite une coque, à tel point qu´on peut le traverser dans tous les sens sans se mouiller les mocassins ! Assis sous l´ombre d´un eucalyptus odorant, le dos bien droit, je sirote une cannette en écoutant les anecdotes de chacun.
Un chaleureux banquet dans la salle des fêtes réunit l´ensemble des participants pour clore cette journée magique. Repas légèrement arrosé que commence une soupe de pierre. Vraie et drôle, voici sa petite histoire.
Il était une fois un vagabond affamé qui, las de faire la charité pour ne pas mourir de faim, arrive dans une ferme et demande qu´on lui prête un chaudron remplit d´eau. Il allume un grand feu dessous, et plonge un caillou magique dedans pour en faire une délicieuse soupe. Sur ce, plusieurs passants s´arrêtent interrogateurs :
– Mais, que faites-vous ?
– Comment ? vous ne connaissez pas ce mets extraordinaire ?
– Non, pourrions-nous le goûter ?
– Bien sûr, je vous en prie : prenez place près du feu. Oh! J´allai oublier, cette délicieuse soupe de pierre peut encore être améliorée avec juste un petit peu de beurre.
Ainsi de suite avec tous les curieux, se retrouvant avec pas mal d´autres ingrédients et préparant progressivement une soupe tout à fait acceptable pour le plus grand plaisir de toutes les personnes présentes, grâce à sa pierre magique garnie d´un soupçon d´astuce !
C’est une tradition toujours vivante, qui consiste à faire une soupe avec tout et n´importe quoi, la soupe étant au final aussi savoureuse que sa préparation.
Le retour libre, avec vent et courant portants, occupe cette douce matinée. L´alerte de mon dos est moins grave que ce que je craignais. Juan décide de rester plusieurs jours sur place, mouillé face à une île étrange : minuscule, avec un seul grand arbre qu´envahissent pour la nuit, au coucher du soleil, des centaines de grands oiseaux blancs, venus des quatre coins de l´horizon, à grand renfort de coups d´ailes, de becs et de gueules…

chapitre 6 : Jean

Les calmes n´annoncent pas toujours les tempêtes, mais assez souvent tout de même. Par un chaud après-midi d´août dans le port d´Alcantara, unique avec son pont pivotant sur axe qui suit un horaire assez strict. Fascinant car aussi pluriel que la Gauche française, imaginez une moitié de quai côté ville peuplée de restaurants flottants mêlés de grands voiliers, souvent très anciens, aux escales interminables. Plus loin sur le même côté, une immense grue à flot dans un semi abandon, coule un chômage total et paisible dans la joyeuse et bruyante compagnie de Banana, un SDF qui doit son surnom à ses vols répétés de gros cartons de fruits régulièrement déchargés dans ce port. Il en remplit à ras bord n´importe quel truc qui flotte avec des rames et les fourgue au premier commerce pas trop regardant. Les trois côtés libres de cette grue, le quatrième étant contre le quai, se couvrent des voiliers de passage aux équipages divers et variés. Ces voyageurs trouvent là l´un des rares stationnements à quai en pleine ville totalement gratuit. Le bouche à oreille aidant, nous affichons souvent complet. Le fond du bassin est entièrement occupé par une marina très majoritairement voileuse, de hauts grillages, pas électrifiés sauf la porte, en interdisent l´accès aux indésirables. Comme ça, au pif je dirais cent à cent cinquante places. Jusque là le site plait et le meilleur reste à venir.
Sur le côté opposé à la grue où mon bateau se repose, on trouve le port commercial avec ses immenses grues de déchargement et d´interminables courroies transporteuses qui acheminent, comme un tapis roulant, les petites marchandises telles que les cartons de bananes de notre cher ami. Hypnotisant spectacle de voir pénétrer les cargos venus des quatre coins des cinq continents. Tirés, poussés puis freinés et sagement rangés contre le quai par les milliers de chevaux des remorqueurs. A quelques encablures, deux navires de soixante à quatre vingt mètres prennent place pour un ou deux jours, juste le temps d´un échange de marchandises. Pas de temps à perdre pour ces éternels voyageurs, un port travaille vingt quatre heures sur vingt quatre, et seul un fort mauvais temps ou une grève peut en interrompre l´activité. Je me couche en face d´un panaméen vert pour me réveiller sous l´ombre d´un coréen bleu-ciel. Et certains qui me demandent parfois si la télé ne me manque pas… Sur l´un des bords de notre grue, amarré depuis plus de deux ans, dort un grand ketch noir en acier. Si j´en crois la rumeur, son propriétaire arrive aujourd’hui´hui. Battant un surprenant pavillon turc, la même rumeur m´apprend qu´en réalité il est français et s´en revient de la lointaine Macao.
Un mètre quatre-vingt, quatre-vingt kilos, cheveux et barbe grisonnants, rasé court, petites lunettes rondes, Jean porte sportivement son demi-siècle. Fraîchement arrivé de Chine, il est bien le propriétaire du voilier noir. Aussi hexagonal que le vin de Bordeaux dont il est un amateur averti.
Attachant personnage, bourlingueur impénitent, Macao le retient pour un bizness d´édition depuis plusieurs années. Il fait très chaud, un soleil voilé d´une imperceptible brume cogne dure sur la plate-forme de la grue où mon fils de huit ans joue avec son chien. A quelques mètres à peine, bien à l´ombre dans cockpit du Sangria, ma merveilleuse emmerdeuse d´ex-femme et moi buvons une bière. La hache de guerre enterrée au fond du jardin, nous pouvons enfin nous conduire comme des gens civilisés. Vivant à Lisbonne, cette longue escale me permet de passer un peu de temps avec mon fils Kevin. Sur l´énorme surface de la grue un invraisemblable bric à brac s’enchevêtre pêle-mêle, terrain de jeux idéal pour les deux compères. Comme convenu hier soir, Jean vient chercher de l´aide pour monter sur le quai une préhistorique radio VHF qui pèse une tonne. C´est marée basse et le fameux quai nous domine de trois mètres. Chacun d´un côté nous la déposons au pied du mur, solidement attachée, nous la hissons à l´aide d´une corde pour finir par la fixée sur la grosse moto de Jean. Ouf ! c´est fait.

Kevin, mon fils aide-sauveteur, dans le port de Alcantara à Lisbonne.

Kevin, mon fils aide-sauveteur, dans le port de Alcantara à Lisbonne.

De retour depuis une bonne demi-heure sur le voilier, plongés dans une langueur envahissante, lorsque, brutalement, tout bascule dans l´absurde. Alerté par les hurlements incohérents de Banana, une image d´accident explose dans mon esprit. Kevin, le chien, il est arrivé quelque chose de grave, je le sens. Je bondis sur la grue où je croise le chien et trois mètres plus loin mon fils jouant tranquillement. En une vingtaine de foulées rapides j´ai une vision d´ensemble, rien, il n´y a rien de particulier, tout est calme et l´autre abrutit s´éloigne en criant toujours sans expliquer quoi que se soit. Mystère, mais l´air est électrique,  je sais qu´un drame se joue en ce moment même, mais nom de D… où ? A ce moment précis, mon regard tombe sur le casque  de Jean, pas du tout à sa place devant un petit tas de bois. Je lève les yeux pour apercevoir sa moto par terre, une chute, il a fait une chute. Mais où se trouve-t-il, je ne le vois nulle part. Enfin l´idée me vient de regarder entre la grue et le quai de pierre. Là, au fond de cette étroite fissure, flottant à la surface, la chemise tahitienne qu´il portait tout à l´heure. Instantanément la situation s´éclaircit. Déséquilibré par la chute de sa moto, il bascule dans le vide, rebondit sur l´acier de la grue et glisse ensuite entre les murs jusqu’aux eaux sombres du bassin. Outre la chemise rien n´est visible et surtout rien ne bouge. Mais il est là, j´en suis certain. Agir, il faut agir et vite ça ne peut pas être déjà trop tard, tout s´est passé extrêmement vite, une grosse poignée de secondes tout au plus.
Une profonde inspiration, j´attrape à deux mains un providentiel câble d´acier et descends les deux mètres qui me séparent du corps inanimé de mon ami. Dans l´eau jusqu’au cou, une main ferme sur le filin gluant, du bras droit je le saisis au col et lui sors enfin la tête de l´eau. Épouvantable spectacle, il est déjà tout gris, mort noyé. Je ne veux pas, je ne peux pas y croire. Énergiquement je lui secoue la tête à plusieurs reprises, sans résultat. Inexorablement les secondes passent, toute trace de vie effacée. Encore une secousse, non je ne rêve pas il vient de bouger. Faiblement une bouche recrache de l´eau, des paupières se lèvent sur un regard vitreux qui regarde sans me voir. Bingo ! Vivant ! Le gris s´efface peu à peu de son visage, bienvenu sur terre mon vieux. Je ne sais pas s´il est conscient, aussi je lui demande de se mordre la langue qu´il n´aille pas s´étouffer avec maintenant. Lentement la langue sort et à plusieurs reprises ses mâchoires se referment dessus. Super ! Nous sommes à nouveau deux, dans la mouise jusqu’aux yeux, mais deux. A ce moment je réalise avec horreur qu´à l´endroit où nous nous trouvons il n´y a pas de ces gros pneus de camion qui, de l´autre côté, empêchent la base de la grue de toucher le quai. Au même instant, deux mètres plus haut, la mère de mon fils comprend exactement la situation. Elle me supplie de sortir de là au plus vite car à tout moment la barge et ses centaines de tonnes peuvent nous écraser contre le granit. Dos contre la pierre, pieds sur l´acier et Jean sous mon bras je sens parfaitement les incessants mouvements de la grue. Personne pour nous tirer de ce mauvais pas, en suppliant tous les Dieux de l´univers de me souffler une solution. Mon cerveau doit fumer de chercher à plein régime une porte de sortie: une grue, un palan non une échelle, vite Bon Dieu, je dois trouver. Oui ! Une idée : une corde ! Kevin, du haut de ses huit ans, m´écoute très attentivement :
– Vas sur le bateau et apportes-moi la corde rouge avec laquelle je t´ai montré les nœuds tout à l´heure, tu te rappelles ?
A son démarrage instantané je devine qu´il a parfaitement compris. Enfin une lueur d´espoir dans cet enfer. Après d´interminables petites minutes, ce sacré petit homme a fait rudement vite, je vois un long serpent rouge descendre vers nous. Pendant ce temps, attirés par les cris de Patricia, des passants, un policier puis deux regardent la scène comme si c´était du théâtre. A mes appels au secours et aux explications de mon ex-femme ni les badauds, ni même les flics, ne lèveront le petit doigt sous le ravissant prétexte qu´ils n´ont pas le droit de se salir…
Pris sous les bras par la corde fermée d´un solide nœud de chaise, mes sauveteurs patentés soutiennent maintenant Jean la tête hors de l´eau sans mon aide. Après l´avoir rassuré, je monte comme une flèche sur la plate-forme et reprends en main la corde pour tirer, d´en haut, mon pote loin de cette presse diabolique. Petit bout par petit bout, il avance, plus que trois, deux, un mètre. Hourra ! Il sort enfin. Nous poussons tous un grand soupir de soulagement, de courte durée d´ailleurs car les quatre vingt kilos se trouvent toujours dans l´eau et de plus en plus mal en point. Pas d´aide à l´horizon, impossible de le hisser sur quoi que se soit, tout est beaucoup trop haut.
Du Sangria je rapporte une échelle souple, trop courte tout à l´heure elle va maintenant servir. Fermement attachée, elle se retrouve sous la surface. De retour dans l´eau, les deux pieds sur un échelon, je peux soutenir Jean tout en lui parlant. A cet instant arrive un vieux monsieur très digne. Sans rien demander à personne, seul, il fait ce que je demande depuis dix minutes à grands cris aux flics et aux passants. Tranquillement il descend les barreaux scellés dans le quai, fait le tour de la grue, monte dans un vieux dinghy à moitié dégonflé, et à l´aide de l´unique rame apparaît bien vite dans mon champ de vision. Patricia n´aurait en aucun cas pu le faire, étant à demi paralysée des jambes et mon fils encore trop petit. Tirant, poussant, nous montons le buste dans le pneumatique, eux à bord et moi dans l´eau, nous pouvons enfin rejoindre les pontons de la marina, suffisamment bas pour y déposer notre blessé.
Jean repose de côté, bien calé sur les lattes de bois, lorsque enfin nous recevons confirmation de l´arrivée d´une ambulance. Alors seulement, le vieux monsieur, toujours aussi calme, me sert la main et disparaît sans un mot. Civière, c´est finit. Assis, le dos tourné, muré dans un silence furieux, j´écoute un des spectateurs raconter toute la scène à deux policiers prenant des notes. Maigre vengeance, mais je n´adresse pas la parole à des gens qui nous ont regardé crever quelques minutes auparavant.
Trois jours plus tard, après avoir traversé toute la ville en bus, je pénètre dans une chambre d´hôpital où Jean me raconte son laborieux retour parmi nous avec un traumatisme crânien, une fracture du poignet et surtout quatre litres d´Océan à sortir des poumons.
– Tiens, tes lunettes je les ais trouvés intactes devant ta moto qui n´a rien d´ailleurs.
– Merci, mon ami…

chapitre 7 : Promenade et glissade

Hier, Jean est passé me dire au revoir ; il part voir sa famille en France, déjà bien remis de son accident. Demain tombe un dimanche et ce sera un grand jour, car nous partirons en pique-nique vers Cascais. Une première pour plein de gens, tels Kevin et son chien, mon ex-femme et son nouveau mari. Grâce à de solides qualités humaines, celui-ci est un ami de valeur et même si ce n’est pas forcément simple comme situation, c’est en tout cas pour nous très facile à vivre.
Arrivés tôt ce matin (fait rare pour certains…) avec un gros carton de bouffe, nous traçons des  ronds devant le pont tournant en attendant son ouverture.
Une bonne brise, presque inespérée, nous pousse allègrement vers cette petite ville touristique et luxueuse, voisine d´Estoril, au prestigieux circuit.
J´adore cette partie finale de la rivière pour de nombreuses raisons : nous passons sous le pont métallique et majestueux qui relie le nord et le sud du littoral portugais, sous lequel entrent et sortent les plus gros navires existants. Nous frôlons les cargos (à tel point qu´il arrive d´avoir la possibilité d´échanger quelques mots avec un membre d´équipage, un peu à la manière d´une fourmis demandant son chemin à un éléphant !) et nous croisons les navettes toujours pressés qui desservent différents quartiers des deux côtés du fleuve, ce qui ne va pas sans quelques sueurs froides pour les petits voiliers. Plus loin, des nuées d´Optimistes, aux équipages d´enfants qui se battent au milieu de leur régate dominicale. Les berges franches, sans rocher ni haut-fond, permettent de tirer partie de toute la largeur jusqu’à pouvoir répondre aux bonjours des passants.
Marée et vent avec nous, le Sangria file en portant toute sa toile à une bonne vitesse. Mon fils et son chien jouent sur le plancher de la cabine; mes deux autres passagers jouissent du spectacle, confortablement installés dans le cockpit.
Nous longeons à présent les faubourgs de la capitale, avec ses voies rapides et son train-métro qui roule sur la côte vers les communes et les plages des alentours; nous passons le phare qui marque l´entrée dans la grande baie ouverte sur l´Océan. Toute cette région est balayée par de puissants vents thermiques, produits par les importantes différences de température entre la mer froide et les parties rocheuses de la terre surchauffées par ce soleil d´été. Ce phénomène reste limité en temps et dans l’espace et la soudaineté des rafales oblige les plaisanciers à manœuvrer en catastrophe. Rien de grave mais la petite promenade du dimanche se métamorphose en bain douche remuant et musclé ; idéal pour dégoûter un débutant !
Notre lieu de pique-nique déjà en vue, le vent augmente constamment pour se stabiliser sur un six Beaufort pas du tout prévu si tôt dans la journée. Changement de voiles à toute vitesse… Lorsqu’il porte enfin la «toile du temps » (relation juste entre force de vent et surface de tissu) il obéit de nouveau sans faire d´écarts. Très vite la mer blanchit et les embruns décollent : superbe ! Sauf que tee-shirts et lunettes de soleil font place aux cirés et aux bottes en caoutchouc ! Moi, j´aime bien, mais il semble que certains ne partagent pas mon enthousiasme… Les couleurs du paysage changent ; celles de l´équipage aussi : le rose frais vire au blanc, puis au vert d´un ton douteux ! Les rafales viennent précisément de Cascais : la route directe n’est pas possible et les quarante minutes estimées deviennent deux bonnes heures de louvoyage pénible pour tous, y compris pour le bateau qui souffre dans ce court clapot. Nous regardons passer de grandes unités qui grâce à leur puissance sous voile, non contentes de nous doubler, font une route directe ou presque.
Dégoûté ! en voile, il  faut de la persévérance, mais pas d´obstination. Et comme cette promenade tourne au cauchemar pour certains, Hop! demi-tour tout. Le Sangria semble me dire merci, tout se calme à bord (vent arrière fait mer belle) et c’en est fini de la lutte contre le vent et les vagues : nous courrons tous dans le même sens. La chose qui ne s´arrange pas, en raison du roulis du vent arrière, c’est le mal de mer… Il faut dire que ce type de mouvements peut rendre malade même des gens chevronnés.
Une heure plus tard les sourires fleurissent à nouveau : nous sommes ancrés sur un fond de sable clair, juste devant une belle plage et entourés de barques accrochées aux bouées ; midi sonne et je meurs de faim.
Obligé de préparer le repas, car mes passagers menacent de m´étrangler à la seule mention du mot cuisine. Bah! Ils mangeront deux fois ce soir.
Les thermiques, comme s´ils dévoraient tout le vent, précèdent souvent d´exaspérants calmes plats. Sur une mer d´huile, dans un air vibrant de chaleur, bercés par le ronronnement du moteur au ralenti, pour meubler cet ennuyeux retour je raconte une histoire arrivée dans l´une des marinas de Lisbonne, trois ans auparavant.
Nous venions de France avec un Gin Fizz (vous remarquerez les appellations de série sur les voiliers : avec des noms pareils les gens s´étonnent que les marins aient souvent le gosier en pente !) et, arrivés depuis une poignée de minutes seulement, nous savourions le calme de ce petit port une fois les rangements terminés.
Assis au soleil, nous dévorions des yeux un somptueux Swan de quinze mètres flambant neuf. Ce voilier, né de la plume du talentueux German Frers, conçu pour la course-croisière de luxe, embarque à chaque sortie au moins trois Américain Express Platinium dans les poches des vestes sur mesures des passagers. Si nous parlions voitures, se serait le très haut de gamme anglais ou italien.
Pur-sang racé au pont entièrement couvert de teck, sur son tableau arrière, en lettres d´or, s´étale un nom à particule et un port d´attache anglais, of course.
Prudemment munis de nos lunettes de soleil, car un Swan ça brille, nous bavions assez proprement devant ce rêve inaccessible de tout marin qui se respecte.
Arrivait alors le probable propriétaire, paré en Lacoste et Ray-Ban, généreusement équipé de Rolex, téléphone cellulaire et ordinateur portable. Le bonjour coincé dans le vide-poches de la Jaguar sur le parking, nous retournions à nos moutons.
Le cul d´un Swan, superbe et inversé, penche à quarante cinq degrés vers l´arrière, beau certes mais pas pratique pour y monter depuis un ponton.
Je vous passe la bande son de la suite: « Swift, Boum, Plouf » ! « Swift » : pour la glissade des mocassins purs cuir ; « Boum » : pour l´atterrissage du dos sur les lettres d´or ; et enfin « Plouf » : le plongeon dans les eaux glauques du port. Les yeux rivés sur l´étonnant spectacle de notre acrobate de voisin recrachant de l´eau de mer dans une tentative, aussi désespérée qu´inutile, pour rester digne. Le moment de stupeur passé, dès que nos regards se croisèrent nous partîmes en cœur d´un mémorable et sonore éclat de rire.
Malheureusement pour lui, sans humour, couvert de gas-oil et de ridicule il disparut en un clin d´œil abandonnant sur place des objets qui de toute façon n´aiment pas l´eau.
Depuis ce jour le seul fait de voir un Swan me met de bonne humeur pour la journée …

chapitre 8 : Cascais Funchal

Arrivé avant-hier de Lisbonne, après des adieux au goût amer, je traîne avec moi une tristesse inquiète dans ce mouillage de Cascais. La saison avance et le mauvais temps d´automne approche à grands pas. Il faut partir vers le sud avant qu´il ne soit trop tard.
Il fait, ce matin, un beau soleil. Un gros coup de blues au cœur, je repense aux trois mois passés ici, bourrés de bonnes et fortes choses… merci Lisbonne : tu m´a traité comme un ami, je reviendrai, promis.
Hier, au milieu des nombreux bateaux venus passer le week-end, j´ai rangé, nettoyé, calé tout ce qui va servir dans les prochains jours. Un vigoureux coup de brosse sur la partie immergée de la coque, histoire de bien glisser dans l´eau, sans algues ni coquillages qui profitent des escales pour se coller un peu partout. Tiens, à propos  j´ai un passager clandestin à bord, invisible mais tellement présent : un grillon. Ne me demandez pas comment il est monté ni où, ça reste un mystère. La nuit, son chant me fait un plaisir inimaginable, c’est comme un tout petit morceau de terre que j´emporterai au large.
Dimanche 18 août, sept heures trente, papier, crayon, j´écoute religieusement le bulletin de Météo-France. Un grand anticyclone sur le Nord de la zone bloquera dans les prochains jours toutes les dépressions de l´Atlantique nord : pas de gros temps à craindre, ce sera dans des petits vents par ailleurs favorables au Sangria que je ferai route. Le vent sera plus fort sur la fin de parcours. Pas formidable, mais je crois qu´il  faut profiter de cette fenêtre météo, peut-être la dernière avant longtemps.
Je pèse rapidement le pour et le contre… Allez ! je pars. Grand voile haute, génois sagement en attente à l´avant, prêt à être hissé, je remonte doucement sur mon ancre, libre, la pioche dans sa boite, l´autre voile monte à l´assaut du mat, bateau réglé, cap sur le grand large. Devant moi s´étirent les six cents miles nautiques qui me séparent de Madère et les cinq jours et demi, estimés, pour les parcourir, ma plus longue traversée jusque là…
J´ai le trac, un peu de trac aussi, mais celui ci appartient à un genre différent. On donne ce nom aux routes obligatoires des navires dans les zones de fort trafic. Sous ce vent faiblard, que je reçois par le travers, une file ininterrompue de cargos et autres pétroliers se succèdent sur mon proche horizon, c´est le trac montant, du sud vers le nord . Trois ou quatre unités sont visibles en permanence, dès que l´un d´eux disparaît au nord un autre le remplace au sud. Sur mon escargot nain, je dois passer au cul du premier et devant le suivant, par chance autant que par calcul, il fait jour et grand beau, donc ils me voient. De nuit la chose se révèle beaucoup moins simple. J´approche, ils passent, de plus en plus impressionnants, tous de cent mètres et plus, j´avale ma salive, me voici dedans… Dieu que ça va vite ! Dans les vingt, vingt cinq nœuds, soit  cinq ou six fois ma vitesse actuelle. Oh! Oh! Le gros rouge, là, je vais le prendre sur la gueule. Aie! Aie! Aie! Lentement, trop lentement à mon goût, je le vois modifier son cap et majestueusement passer cinquante mètres derrière moi… Nickel, je sors du rail montant. reste l´autre, le descendant, cinq miles plus loin. Le vent est trop mou, un petit coup de moteur : en mixte au moins je peux tenir une vitesse constante, et les timoniers savoir clairement s´ils passent avant ou après moi.. Ouf ! Les tracs sont derrière. En face d´un grand port européen, les mecs font gaffe ; la nuit, dans les coins disons… plus éloignés, les choses changent et plus d´un voilier à disparu sans laisser de traces, sans doute percuté par ces montagnes d´acier fonçant dans la nuit, confiées à l´électronique ou à un homme de quart fatigué ou myope, j´en connais.
Le cap au deux cent trente cinq, sud ouest, vent faible, le voilier file ses trois nœuds sur une mer douce et déserte maintenant. Toute cette partie de voile et moteur à chargé à bloc ma batterie. Le pilote électrique aura de quoi manger pendant les heures de la nuit qui tombe en ce moment.
Toutes les demi-heures, je me lève pour constater qu´aucune lumière ne troue l´obscurité. De temps à autres, dans ma grosse veste de quart, sur cet infini velours noir, je laisse voler mon imagination vers ces îles enchantées et mystérieuses. Que me réservent-elles? A peine perceptible, le suave chuintement de l´eau filant le long de la coque, que seul dérange le bourdonnement intermittent du pilote corrigeant la route.
Lundi 19 : sous un vent toujours faible mais constant, quatre-vingt miles nautiques abattus en vingt-quatre heures, sur ces longues ondulations que j´hésite à appeler des vagues, le soleil tape furieusement et tout le bateau reste ouvert.
Mardi 20 : sans changement notable, sauf un peu plus de vent, quatre-vingt-quinze miles de plus.
Mercredi 21 : je suis trop fort en prévisions ! encore quatre-vingt-dix miles in the pocket, dans des conditions de lac, rien ne bouge à bord, il fait très chaud et je lis à l´ombre.
Je suis vraiment trop c…, encore une fois ça m´apprendra à me croire plus malin que les autres. Ce matin, je me réveille le bateau en panne, travers au vent, le vérin du pilote bloqué en bout de course. Rapide examen de l´objet de ma rage matinale, je meurs d´envie de foutre cette saloperie par-dessus bord car au tiers du voyage à peine, il refuse déjà tout service. Je ne sais pas comment le réparer. Décidément ces foutus engins ne marchent jamais comme on voudrait. Grave mais pas désespéré, il va falloir barrer jusqu’à Funchal. Tiens ! ça me rappelle quelque chose. Quelques heures par jour mettre le bateau à la cape pour pouvoir dormir, pas question d´aide avec l´élastique, l´angle avec le vent est trop ouvert,  ça ne tiendrait pas plus de quelques minutes, joyeux programme.
Dans la série  comment pourrir la vie d´un gentil marin, à l´heure du point GPS, la punition tombe, cinquante-cinq miles seulement. L´équation est enfantine, demie vitesse, double de temps en se carbonisant la tronche sous ce soleil d´été, les longues expositions avec la réverbération des rayons sur la mer deviennent vite une cuisante torture.
De jour comme de nuit, sauf pendant l´arrêt dodo, la marche du voilier demeure la même : deux nœuds et demi.
Jeudi, Vendredi, l´épuisement me guette, je n´en peux plus d´être à la barre dix-huit heures par jour, il faut avancer à tout prix pour qu´enfin ce rôtissoire d´enfer s´éteigne.
Samedi 24 Août : le vent monte dans mon trois-quart arrière, de nord-ouest, et me pousse vers cette Madère que je devine toute proche maintenant. Voiles fortement réduites, car maintenant ça pulse. Le bateau fonce à plus de sept nœuds dans une mer qui commence à se former. Tout plutôt que cette calmasse ! Au moins je fais de la route, même si je fatigue énormément dans ces conditions musclées qui requièrent pas mal de concentration.
Vers le sud j´écarquille les yeux pour trouver cette invisible Madère. Ma vue se brouille par instants, mon cerveau refuse, en grève… Saoulé de fatigue et de soleil, je cherche et je trouve. Il est dix-huit heures et cinq minutes, une longue silhouette noire surgit des nuages, enfin.
Ce petit coup de fouet aidant, je ne mets pas très longtemps pour comprendre que cette nuit se passera encore au large. Trop de miles nous séparent encore ; tant pis. Dieu que c´est bon de la voir devant mon étrave, noire, montagneuse, si proche et si lointaine.
Demain, yes ! C´est pratiquement fait ! (aurais-je dis une connerie ?)
La nuit tombe, au bord de l´évanouissement, je m´effondre sur la bannette.
Le vent pousse le voilier à la cape, il dérive parallèle à la côte, qui reste à une prudente distance. Je dors, le devoir accompli.
Quatre heures du matin, c´est ce que dit ma montre, j´ai dormis comme une masse plus de huit heures d´affilées ! Pas bon ça, pas bon du tout. Rien n´a bougé, Ouf! La veste de quart sur le dos, debout dans le cockpit, je contemple, cerveau et cœur bloqués, sortie tout droit de nulle part, une titanesque falaise de granit, là juste devant moi. L´information arrive dans mon esprit. Pâle comme la mort, je ne comprends pas. Je ne peut pas comprendre… en me retournant, je manque de vomir de trouille : de l´autre côté, la nuit est blanche d´écume. Des récifs, aucun doute possible, je suis au milieu. De longs doigts d´acier se referment sur ma gorge, les secondes passent, je ne sais absolument pas quoi faire. Ces mâchoires vont me broyer d´une minute à l´autre, le fracas des lames sur la falaise emplit la nuit d´un épouvantable avertissement. De l´adrénaline entre à pleins sceaux dans mon sang, un long filet de sueurs froides court au creux de mes reins. Je ne vais pas crever comme ça… Agir ! En quelques secondes : passeport, argent, briquet atterrissent dans un sac en plastique, un gilet de sauvetage sur le dos, je débloque la barre et remets le bateau en marche, je pourrai ainsi plus ou moins contrôler le lieu et le moment du choc. Lancer un S.O.S… très bonne idée, mais le hic c´est que je n´ai pas de radio ! A droite, cette longue muraille qui n´en finit pas, partout ailleurs l´écume des brisants… Par où puis-je passer ? Pas de sortie au fond de cette nasse ! je vais mourir, merde, c´est trop con !
Faibles, très faibles, au loin devant moi, de toutes petites lumières vacillent dans la nuit. Je n´ose croire à l´idée qui vient juste de se former dans ma tête : des barques de pêche. Il faut que ça soit vrai. Mon Dieu faites cela pour moi. Prêt à mourir une poignée d´instants plus tôt, un tout petit espoir se faufile en moi. Pris en sandwich, le bateau avance très lentement entre la muraille et les rochers, mais devant moi l´eau est noire, seulement noire dans la direction des lucioles. Cela veut forcément dire que les eaux sont libres. En face se dessine l´étroite sortie du piège. Comme une montagne pointue, les côtes de ces îles plongent brutalement vers l´abîme, je me trouve dans un chenal sûrement très profond. GPS rapidement mis en marche, de longues minutes s´écoulent, puis le point s´affiche sur l´écran. je le trace sur la carte une fois, deux fois, pas d´erreur possible : le GPS ne ment jamais. Bien pire que ce que je croyais… ce n´est pas Madère mais sa voisine Porto Santo et sur ma carte à grande échelle je navigue au milieu de vilains points noirs, très loin des routes praticables. je sais où je suis, mais aucune aide à attendre du fait de le savoir. A l´instinct, il faut que je fasse confiance à mon intuition et que je me démerde avec, point. Encore deux heures avant la lumière, je me maintiens sur place ou presque, à mi-chemin entre mes deux ennemis et, toujours dans mon gilet de sauvetage, je navigue vers le plus sombre de la nuit. Je ne vois rien, mais justement sur ce rien reposent tous mes espoirs. Par cette nuit sans lune, même les petites lumières ont disparu. Face à ces choses qui me dépassent, l´esprit en paix d´avoir fait tout mon possible, je m´abandonne au destin, les yeux grands ouverts tout de même.
Longues… ces heures d´angoissante incertitude, mais elles passent sans heurt sur mon petit îlot de calme cerné de toute cette violence naturelle. De tons de noir en tons de bleus la nuit recule, l´aube tant espérée s´insinue, encore une demi-heure et la lumière engloutira fantômes et squelettes.
Oui, bien sur ! Je comprends tout maintenant. Je suis passé entre les falaises rocheuses sur la côte nord de Porto Santo et un petit îlot avec son chapelet de récifs affleurants. Je vois bien un minuscule chenal d´une cinquantaine de mètres de large qui sépare les deux dangers, chenal que j´ai très précisément suivi sur toute sa longueur jusqu’à cette partie de l´île que survolent maintenant de petits avions en phase d´approche.
Un raisonnement correct et un formidable coup de chance pour sortir, quant à l´entrée dans le piège? Je ne vois qu´une blague de mauvais goût faite par un quelconque Dieu farceur comme explication.
Alors commence, toutes voiles dehors, le contournement de Porto Santo, puis la traversée du chenal qui, sur près de vingt cinq miles, sépare les deux voisines. Bien requinqué par les huit heures de sommeil, je me sens une pêche d´enfer. Plusieurs ferrys passent non loin de moi et de nombreuses mains s´agitent en réponse à mon geste. La matinée s´achève lorsque je distingue le long doigt de pierre qui masque la grande baie au fond de laquelle Funchal, capitale de Madère, m´attend. Je passe, non sans quelques frissons, entre deux grosses lames qui se forment au bout de ce promontoire rocheux. La masse d´eau finit par me rattraper et délicatement me lever et enfin me déposer en face de ces montagnes luxuriantes sur les eaux plates sous le vent de l´île. A flanc de colline, un surprenant spectacle : un avion de ligne jaillit de la forêt, le bout de piste se situant déjà  plusieurs centaines de mètres au dessus de la mer. Magnifique et pour le moins acrobatique cet aéroport ! Plusieurs voiliers profitent comme moi de cette bonne brise qui souffle sur cette étendue sans la moindre vague et le Sangria déploie toute sa vitesse. Pas de doute ! il veut arriver au port pour l´apéro ! L´air marin donne soif et avec un nom pareil …Je dois même réduire la toile tellement ça souffle : huit nœuds au speedo, génial. Un dernier petit cap, encore sept ou huit miles et dans deux heures je jetterai l´ancre dans l´avant-port gratuit et de toute façon je me retrouverai juste en face de la ville. Quelle est belle, cette Madère, belle et méritée ! Funchal avec dans son dos un flanc de montagne couvert de jungle, son port où je distingue à travers les jumelles plusieurs cheminées de cargos ; une ville à étages, montante et tournante, sa partie bord de mer située juste au-dessus d´une belle plage de sable clair toute piquetée de palmiers et de buissons colorés : des roses? Chaude et accueillante, ainsi m´appairait-elle au loin par cette radieuse après-midi de fin d´été.
Bon sang de bonsoir, ce bon vent de la famille des thermiques me lâche à trois miles du mouillage. Pétole…  planté comme un con alors qu´aux jumelles je peux déjà dire si la fille qui passe sur la plage est brune ou blonde ! Voiles en bas, corde enroulée sur le volant du moteur, je tire comme un sourd dessus. Une fois… tiens ! d´habitude il démarre au quart de tour. Deux fois… à la dixième tentative je me rends à l´évidence. Sans un souffle d´air, le moteur résolument muet, une rage noire m´envahit avec une envie de tout pulvériser à grands coups de manivelle de winch. Dix minutes après, épuisé par tout ce voyage et ma petite crise, je m´écroule sous le poids de l´injustice flagrante qui m´accable devant un splendide coucher de soleil. Tant que dure la lumière, aux rares bateaux passant pas trop loin de moi, je fais des signes désespérés pour un remorquage. Que dale ! Personne ne me voit ! ma parole ! Je suis devenus le voilier invisible, m… !
La nuit d´encre m´entoure, à sec de toile le bateau dérive lentement vers le large… Résigné, j´arriverai demain. Une dernière cigarette, un dernier coup d´œil, je suis dégoûté… Même mon grillon se tait ! A moins qu´il ne soit mort de peur hier soir, allez savoir ! Couché depuis une demi-heure, d´un coup, un sifflement que je connais trop bien se fait entendre, aigu, régulier… le vent !
Dans une heure je peux entrer dans le port, oui, mais… Seul à bord, de nuit, sans moteur, pour pénétrer dans un mouillage inconnu, sauf sur le papier, ça fait beaucoup de mais et les bars sont déjà fermés ! Soyons prudents pour une fois. Le vent me pousse vers le large, aucune lumière en vue; de plus à sec de toile je dérive très peu.
Ce matin, en route depuis l´aube, je tire de longs bords de près en face de Funchal, le bateau marche du feu de Dieu, les derniers cent mètres sous foc seul, voile sur le pont, un grand plouf salue la chute de l´ancre dans la baie.

chapitre 9 : L’escale des fleurs

Mes voisins sont Allemands et Américains, le Sangria est rangé, midi sonne à un quelconque clocher. Je rame furieusement dans mon préservatif flottant vers une bière fraîche. Sous l´œil goguenard des passants, je marche en occupant tout le trottoir : impossible de marcher droit ! Mon sens de l’équilibre est tout chamboulé ! Vous parlez d´une arrivée triomphale… Je ressemble à un pochetron en quête hésitante de son prochain bar ; mais le mal est déjà fait : j´entre immédiatement dans la brasserie la plus proche.
J´utilise souvent une méthode bien à moi et complètement stupide pour découvrir une ville : je pars au hasard des rues pour trouver ce que je cherche sans rien demander à personne. Quartier après quartier je flâne au petit bonheur la chance et aussi surprenant que cela puisse paraître rien, ou presque, ne m´échappe : églises, châteaux, marchés, bars accueillants et autres maisonnettes étrange au fond d´une ruelle, tout y passe. A l´exception des guides pour la navigation, je voue une profonde aversion à la découverte pré-digérée. Ça vaut ce que ça vaut mais j´aime trop les surprises.
Deux jours passent ainsi, à contempler des terrasses et des architectures insolites, à faire des siestes, à déguster les fruits de la mer dans de petits restos de pêcheurs ; bref, la promesse de ne rien faire est rigoureusement tenue.
Madère se présente un peu à la manière de la Corse, semblable et toute différente, le même pays dans une chaude île lointaine et même l´accent déroute mon portugais provisoire. Imaginez un dialogue de ce style :
– Tu y en pas sabouoir ouille se trouver logence da posta ?
Déjà l´aller…Mais alors le retour !
– Locorreioficanaruasiguitedepoesdatabaquerriabomdia !
Le tout servi sur un ravissant sourire… faire répéter ? Bah ! A quoi bon, le résultat serait le même au deuxième service ! A propos… le sourire le sourire était dû à quelle raison au juste ?
Beacher, je beache, tu beaches, etc. Verbe couramment employé sur les voiliers et dont je déconseille vivement la mise en pratique. En gros cela signifie arriver depuis la mer directement sur une plage, genre débarquement de Normandie ou d´ailleurs, opération délicate voire périlleuse si les vagues possèdent une certaine hauteur. Ce matin, tout beau tout propre dans l´annexe, je décide en effet de « beacher » en face du mouillage pour m´éviter le long contournement de la digue protégeant la marina. Excellente idée sauf que je me fous en travers de la dernière lame juste avant la plage. A plat ventre dans l´écume je recrache tout le sable que contient ma bouche. Je termine juste de tout prendre sur la gueule : la vague, les rames, l´annexe et le ridicule…
Avec les 7,63 mètres du Sangria, je me retrouve systématiquement le plus petit du mouillage et les effets qui en résultent sont différents mais souvent positifs. D’abord, personne ne songe à me voler : je fais trop pauvre! Et puis on vient souvent me voir pour discuter et, si un coup de main est nécessaire, les gens viennent spontanément ; enfin je sens souvent du respect chez les autres marins et en tout état cause ça favorise les rencontres qui demeurent pour moi une très importante facette du voyage.
De retour à bord, remis de ma glorieuse prestation matinale, je contemple l´arrivée dans le port de plusieurs années d´impôts. : un énorme bateau militaire battant pavillon français, d´une seyante couleur blanche, tout droit sortit de la guerre des étoiles. Outre un hélicoptère sur la plage arrière, il déploie une invraisemblable batterie d´antennes, de paraboles et de gadgets high-tech d´un usage plus que mystérieusement étrange pour un représentant du commun mortel tel que moi. J´avance l´hypothèse de la communication et de la surveillance des terroristes suisses, des trafiquants de drogue Inuits, jusqu’à celle de l´espionnage du pays où rêvent les fourmis vertes (métaphore aborigène décrivant le paradis). Ineffable folklore, à grand renfort de Marseillaise, clairon et drapeau.
Moqueur ? Non non … Bon ! si ! un petit peut, juste pour faire plaisir comme disait Coluche. J´en ai peut-être pas l´air mais, je voue une profonde admiration pour les vrais, les guerriers, ceux que l´on envoie au casse-pipe et qu’on est trop content de trouver quand un vilain étripe des gentils à tours de bras : voir les pages de vos journaux habituels. Quant aux inutiles uniformes dont on fait étalage dans de nombreuses casernes en France et ailleurs, je préfère réserver mon appréciation.
Tiens ! Jour d´arrivées ! Un gros Maramu enfile vers le mouillage sous voile, chose rare car une erreur pardonne mal; à une respectueuse distance des autres il baisse ses voiles, stoppe le bateau et jette l´ancre dans une suite de belles manœuvres parfaitement huilées, beau boulot. J´aperçois juste un couple avec un gros chien battant pavillon de complaisance (pas le chien, le voilier). Je me perds en conjectures pour deviner leur pays d´origine. Bon, c´est pas tout ça mais il me faut trouver une solution pour mes problèmes avant de pouvoir poursuivre mon périple sur les Canaris. Le pilote, je peux l´emmener en ville chez un technicien, mais faire venir à bord un mécanicien diesel avec la caisse à outils, ça va être coton… et pour peu qu´il possède un gabarit de rugbyman, je sens la catastrophe à plein nez.
Perdu dans mes sombres pensées, un toc-toc résonne, sur un bateau on frappe à la coque, pas à la porte. En face de moi un gros chien noir au regard doux et à ses côtés le couple du Maramu, bonjour bonjour, français etc.…Un Sangria, un de mes copain en a un : ce qu´on a pu faire comme trucs avec.    Tout seul, hum! Sportif n´est ce pas ? Je viendrais te chercher pour l´apéro ce soir – d´accord, à plus tard !
J’éprouve quelques hésitations à dire un mot sur leur voilier… Le mien, on en dit  plutôt du bien : bon bateau, très marin. Par contre, ce quinze mètres, ce serait plutôt un beau bateau très confortable… vous saisissez la nuance? Pour une voiture nous prenons une grosse Cadillac, un de ces trucs qui ne freine pas et sort de la route au premier virage, très solide, intérieur cuir et de la place pour les jambes d´un basketteur, mais rien de plus.
La décoration intérieure affiche une indicible tristesse avec ses boiseries sombres, sa moquette grise et de petits abat-jour crèmes, le tout donne un résultat très « vieille France ».
Le soir même, un Ricard en main on se raconte nos petites histoires. Ils viennent de tout vendre en France pour acheter leur rêve, faire le tour du monde par la route des Alizés: Canaris, Antilles, Panama, Polynésie etc. Lui, pour le décrire je prends un Johnny de quarante ans, avec cette moue caractéristique, quasiment un sosie. Florence, des os du sol au plafond, longue comme un jour sans pain, un perpétuel regard de doute perché sur un petit sourire pincé, le tout emballant des cœurs gros comme ça. Apparaissent dans la conversation mes soucis électromécaniques. Je passerais te voir demain, t´inquiète pas. Ho ! Ho ! Même de nuit le soleil revient brusquement. Tic-tac, le chien, membre à part entière de la famille depuis dix huit ans, est à moitié paralysé et souffre d´incontinence ; malgré cela, ils n´ont à aucun moment songé à s´en séparer. J´aime les maîtres fidèles, pas vous ?
Philippe, le St Bernard du mouillage, qui me pronostiquera la mort prochaine de mon diesel et signera l´acte de décès de mon pilote, Phil va réparer sur pleins de bateaux tout ce qui ne marche pas, la mécanique lui cède comme elle me résiste. Inutile de vous dire que les invitations pleuvent sur le couple, car il refuse de se faire payer ses services.
Pas assez riche pour un nouveau timonier cybernétique, toujours en échec quant à la fabrication du régulateur d´allure, j´organise dans ma tête une meilleure gestion du sommeil, car l´extrême fatigue a bien faillit me tuer l´autre nuit… Il faut que je dorme plus et mieux, et tant pis pour le rendement.
Allez ! Adieu, Funchal aux tortueuses ruelles empierrées, aux belles marchandes de fleurs en robes multicolores, à tes pentes vertigineuses, peut-être la plus exquise de toutes les îles.

chapitre 10 : Les Canaris

Vidé, crevé, fauché mais heureux et fière comme un pape, je savoure un bon café noir en découvrant, sous cette fine pluie, les immeubles du bord de mer. Pas de doute, pour cette traversée j´ai beaucoup mieux géré la fatigue : à aucun moment je n´ai senti cet épuisement de l´arrivée sur Madère. En ce lundi 9 septembre finissant, le Sangria ondule doucement sur les eaux grises du port de La Luz, Grande Canarie, où je vais très probablement rester de longs mois avant le grand saut.
Midi vient juste de sonner et l´un des grands plaisirs de la vie de marin me ruisselle sur le corps… une douche chaude! Plaisir que pour une fois je fais durer un bon moment. Comme neuf, tout propre, rasé de près, je me sens d´attaque pour résoudre, un à un, tous mes problèmes.
Les Canaris, pour moi et pour presque tous les voiliers qui pensent traverser l´Atlantique, reste l´escale ultime et idéale où l´on finit les préparations, où l’on règle les mille et un détails, où l’on sort son bateau de l´eau au chantier de la marina et surtout où l´on guète la météo favorable pour le départ.
Sur les douze pontons du port de plaisance, trois accueillent chaque année les centaines de candidats à la transat qui viennent de toute l´Europe pendant la bonne saison.
Chacun fait suivant son programme ou son humeur, mais une chose est sûre : on ne quitte ces îles que lorsque la saison cyclonique laisse la place à l´autre durant laquelle soufflent les Alizés, ces fameux vents du commerce comme les appellent nos pragmatiques amis anglais. Véritable bénédiction pour les voiliers qui vont vers l´ouest, ils soufflent, parfois jusqu’à la limite de la tempête, dans notre dos, en gros de novembre à juin. Quant aux cyclones, ils empruntent la même route que nous avant d´aller tout dévaster du côté des Caraïbes ou des USA : pas question donc de s´y trouver en même temps qu´eux.
Tous les candidats arrivent ici, sur l´une des îles de l´archipel. Certains restent pour pleins de bonnes raisons dont la moindre n´est pas la trouille, d´autres font demi-tour mais la grande majorité part vers les Antilles, fesses serrées, une grande soif de soleil au ventre.
Sagement alignés le long des pontons, les équipages débattent à n´en plus finir de tous les aspects d´une transat : le pour et le contre d´une escale au Cap Vert, qui pour une route totale plus longue permet de faire deux étapes plus courtes… les nouvelles voiles, le nouveau modèle de pilote, et un inventaire à la Prévert de trucs et de machin qui finissent par vous pourrir la vie plus que la rendre agréable. En tout état de cause l´activité y est intense et les budgets souvent considérables.
Avec mes deux milles francs en poche et mon petit bateau de 1978, si l´on met sur une échelle la partie financière, je me retrouve assis devant elle.
A de très rares exceptions près, les équipages se composent d´un couple plus une ou deux personnes. En cette pleine saison des départs, nous organisons un banquet avec tous les solitaires du port, réunissant ainsi quatre couverts ! En somme, si sur ces voiliers vous espérez trouver l´âme sœur, jeune et jolie, c´est pas gagné… En frappant sur la coque vous ferez sortir de la cabine un gentil petit couple de retraités, avec éventuellement des enfants qui ont tout de même largement mon âge !
Les bateaux sont suréquipés, d´une taille dépassant largement les dix mètres, si bien que je me retrouve encore comme le nain pauvre du quartier. Venus plus fréquemment du nord que du sud de l´Europe, sans aucun équipage féminin malgré les gréements modernes d´un usage facile, ils arrivent de la grisaille et vont vers le soleil et le sable chaud.
Je commence à envisager sérieusement la construction d´un régulateur d´allures, sorte d´engin extrêmement compliqué et beaucoup trop cher pour moi. Cet engin prend la force mécanique qui résulte de la vitesse du bateau pour tirer sur la barre et en corriger l´angle par rapport au vent qu´une girouette détermine avec précision. Ce système marche bien et longtemps ; plus le vent souffle mieux il fonctionne. Amarré depuis plusieurs jours au ponton, je mesure et dessine essayant en vain de fabriquer ce foutu machin lorsque passe par là un mec intrigué par mon manège.
– François.
– Patrick… salut.
En réponse à la question qu’il me pose sur l’objectif  de mes investigations, je lui fait part de mes sérieux doutes quand à ma capacité pour venir à bout de cette histoire.
– « Pas de problème », me dit-il, « j´ai fabriqué moi-même celui qui équipe mon bateau, je passerais demain avec les plans et on se mettra au boulot dès que nous aurons récupérés les matériaux nécessaires »  (car François n´achète pas, il recycle, il représente un parti écologique à lui tout seul). Résultat : Une semaine après nous terminions l´engin! En trichant un peu, c’est vrai …Vu que la patience ne fait partie de mes qualités que d’une façon très sporadique, au lieu de fouiller toute les décharges publiques des Canaris, j´ai opté pour l´achat des matériaux de base, au grand damne de François…
Je vous présente donc mon pote, le « Mac Gyver » des mers et des océans : La cinquantaine bien entamée, barbu grisonnant, une éternelle pipe au coin de la bouche, un mètre quatre-vingt, c’est un ancien trois quart aile. Il vécut longtemps en Allemagne en travaillant dans la ferraille. Un jour il se fait prêter un coin d´atelier et à grand coup d´heures sup’, il taillât, ponçât, soudât des plaques d´acier d´où sortit un dériveur lesté de huit mètres quarante : coque très volumineuse, aux multiples astuces et d´une solidité que certains cailloux pourraient vous confirmer. Il le gréât tout d´abord en jonque chinoise, puis en sloop aurique et je l’ai connu moi-même en ketch aurique avec beauprés.
Je parlais tout à l´heure de décharges publiques, bien… sans vouloir offenser, l´intérieur de son voilier en évoque immanquablement une. Un invraisemblable capharnaüm, fruit de longues années de récupérations systématiques, emplit l´intérieur de « Pitufo » (« schtroumf » en espagnol) et il est ainsi en mesure de réparer tout et n´importe quoi, de la montre au frigo en passant par la couture et certaines lois de la physique ; Un vrai Mac Gyver, disais-je : donnez lui un sac de rien il en sort une télé ou un four à pain, au choix.
Un premier exemple en vue de bien cerner ce gouleyant personnage : pendant sa longue escale aux Canaries, il réalise des annexes à voile du type Optimist, en contreplaqué enduit d´époxy. Rien d´extraordinaire? Voir… Il en fabrique douze exemplaires sur un des pontons de la marina! Si vous voulez, ça ressemble à la confection d´armoires normandes en série sur un balcon de HLM, avec l´eau de mer et la résine en prime… vous saisissez le piquant de l´affaire ? Toutes ses annexes furent vendues et rendent de bons et loyaux services à leurs heureux propriétaires !
Chez lui on ne trouve pas de problèmes, seulement des solutions. Un jour, dans je ne sais plus quelles circonstances, mon engin de plage qui me tient lieu d´annexe se déchire sur dix centimètres à la soudure des deux parties du boudin : incollable. Résigné à la mort de mon fidèle coursier après avoir essayé trois type de colles sans succès, je passe voir François avec quelques bières fraîches pour lui faire part de mon souci de lui trouver un remplaçant pas trop cher.
Il écoute attentivement mes explications et me donne une solution qui durera tout de même deux ans… Introduire dans la déchirure et en biais une plaque de contreplaqué enduite de colle néoprène, rectangulaire et d´une taille supérieure au trou. A l´extérieur, enduire de la même colle une plaque jumelle, six vis à bois qui ne traversent pas complètement la plaque intérieure, vissez et le tour est joué.
Autre exemple : sur les voiliers habitables nous fabriquons notre électricité à partir de panneaux solaires, de moulins à vent  ou par le biais de l´alternateur du moteur. Énergie qu´il faut enfermer dans une batterie pour pouvoir la consommer à volonté, à la manière de tous les gadgets d´une voiture quand son moteur ne tourne pas. L´électricité est à l´eau de mer ce que les chiens sont aux chats, deux créatures se détestant et qu´il faut absolument faire cohabiter. Il existe dans le commerce des appareils sophistiqués qui permettent de gérer l´accès d´énergie à la batterie, électricité qui vient en temps et en force différents suivant sa source. On les appellent des régulateurs de charge, d´un coût entre huit cent et deux mille cinq cent francs. Le mien donnant des signes de défaillances répétitives, je passe sur Pitufo consulter mon Einstein de la bidouille.
Régulateurs de charge ? Pouah ! La réponse tombe, limpide.
Tiens, prend plutôt cette diode que tu installe avant la batterie sur le fil d´arrivée du courant. Pas spécialement rassuré par l´aspect de cette fameuse diode sortie du tréfonds de son stock de pièces détachées, en fait d’un lieu que n´importe quel être humain appellerait une poubelle, je pars en ville pour m´en acheter une neuve. Mais je suis mauvaise langue, car à ma grande surprise la diode de François fonctionnera, des mois durant, sans l´ombre d´une hésitation.
Chez un réparateur TV, je trouve la pièce à l´ampérage indiqué, elle coûtait tellement cher que le technicien m´en a donné une demi-douzaine.
Deux ans plus tard, nos routes se croiseront à nouveau. Dans ce lumineux mouillage Antillais où je bouquinais à l´ombre en observant les allées et venues de nombreux voiliers, il se profila à l´entrée de la baie un ketch rouge dont la silhouette me chatouilla la mémoire. Majestueuse arrivée sous voiles dans un enchaînement impeccable de manœuvres pour finir par jeter l´ancre pas très loin de moi.
Bon sang, mais c´est bien sur ! Pitufo ! Je sautai délicatement sur ma planche à voile sans voile et à grands coups de pagaie je fonçai saluer François : pas de doute, c´était lui.
– Patrick, vieux frère, comment va-tu ?
Une fois à bord, nous nous racontons nos mutuelles aventures comme deux bons copains qui ne se sont pas vus depuis longtemps. Une fois l´émotion quelque peu retombée, je lui fis part de mon sentiment étrange de me trouver sur Pitufo : le bateau semblait pareil tout en étant différent sans que je puisse deviner en quoi.
Après un éclat de rire, il me répondit que son voilier mesurait tout simplement 2,43 mètres de plus.
Il l´a rallongé en deux mois de dur labeur, dans un chantier  Vénézuélien. A ma question sur le pourquoi des 2,43 mètres, il me fit la plus belle des réponses du monde :
– C´est tout simplement dans cette largeur, qu´au Venezuela, ils vendent les plaques d´acier…
S´il n´existait pas je me demande si quelqu’un serait capable de l´inventer.
Il arrivait dans ce coin pour continuer le développement de son gréement qui n´était plus assez puissant par rapport à l´allongement de la coque.
Quelques mois plus tôt, à St Martin et sous le sable d´un cyclone, il dénichait des voiles en « parfait état » que pendant quinze jours il décousit, qu’il redessina pour ses mats et qu’enfin il recousit entièrement à la machine, elle même récupérée dans une poubelle de l´Allemagne de l´est…
Toujours à flot, donc sans grue, avec des copains et des palans, il changera ses poteaux télégraphiques pour d´autres plus grands, règlera les mile et un détails de son nouveau gréement et partira fin mai pour sa deuxième transat de retour vers la Méditerranée, via les Açores.
A soixante ans maintenant et toujours en solitaire, aux dernières nouvelles sur son voilier tout sauf facile à mener en solo, il sillonne sur son géant la mer Égée, heureux comme un schtroumpf sur l´azure.
N´hésitez pas, je lui transmettrais vos chaleureux applaudissements, qu´il mérite comme le personnage le plus incroyablement invraisemblable que j´ai eu la chance de connaître

chapitre 11 : La peinture ? un dur métier

Les mois passent, longs et un peu monotones, sur cette Grande Canaris où je ne fais que travailler. Un boulot, trouvé par hasard, dans la peinture de bateaux me permet d´équiper, petit à petit, le Sangria en passant mes journées libres des outils à la main.
Sur le chantier de la marina de Pasito Blanco, avec une solide équipe, nous donnons une nouvelle jeunesse à pas mal de grands voiliers. Activité épouvantable à causes des solvants, poussières de ponçage et autres nuages de peintures époxy que nous respirons à longueur de journées. Je ne gagne pas grand chose mais l´extraordinaire générosité d´un irlandais, Jean-Pierre, le compense largement.
Le régulateur d´allures, fabriqué avec François, s´apparente plus à l´outillage agricole qu´à la mécanique de précision et ne correspond pas très bien à la taille du Sangria.
Un jour, pendant la pose de midi, nous en discutions avec Jean-Pierre en commentant qu´il venait de recevoir un pilote électrique de professionnels pour son voilier, offert par l´un de ses amis. Une semaine passe et Noël arrive, avec l´obligation pour nous de rattraper du retard, même en ce 25 décembre. Au pied de la coque, sur laquelle nous devions poncer la peinture neuve qu´une averse avait entièrement mouchetée des impacts de gouttes, démonté et coiffé d´un petit mot « Joyeux Noël » m´attendait l´ancien régulateur du bateau de Jean-Pierre brillant de tous ses chromes sous ce doux soleil de décembre.
Un autre jour il m´appelle pour lui donner un coup de main, coupe ce maillon, et garde vingt mètres de cette chaîne neuve de huit millimètres, ça te servira sûrement.
Dans une incroyable série de cadeaux, grands et petits, il ponctuera ainsi tout mon séjour sur ce chantier, remplaçant de son grand cœur l´argent que je ne gagne pas suffisamment.
Le Navik, régulateur d´allures ou pilote mécanique, à peine installé que je sors en mer avec François pour constater qu´il fonctionne à merveille.
Irlandais génial, rugbyman de cœur et de corps, dont la petite chienne hirsute est née au milieu de L´atlantique au cour d´une transat, se partage la vie entre les Canaris et la Sardaigne, sur cette Méditerranée qu´il aime tant.
Sorti dans l´avant port, après avoir refait la peinture sous-marine du Sangria pour la prochaine traversée, je regarde s´approcher de moi un vilain gros voilier battant pavillon américain, il n´y a qu´eux pour naviguer sur de pareilles horreurs, moches et totalement inefficaces. L´espèce de profil grecque qui en tient la barre me rappelle quelqu’un, à moins de dix mètres, je n´en crois pas mes yeux : Juan !
Mon pote espagnol de Lisbonne, dix minutes plus tard, me raconte les terribles circonstances de la perte de son ancien voilier.
Il remontait le long de la côte en direction de sa Galice natale, de nuit, sous régulateur, il n´a pas senti le vent tourner et le bateau changer de route pour partir se fracasser sur les cailloux. Réveil brutal, la coque coincée entre deux rochers que chaque vagues lui faisaient percuter violemment. Sans aucune possibilité de se sortir de ce mauvais pas, il finît par accrocher à la radio deux chalutiers qui se portèrent à son secours.
Deux gros câbles et deux puissants diesels, à la faveur d´une lame, ont réussit à l´arracher de ce piège mortel pour cette coque d´acier, heureusement très solide.
Un remorquage au port le plus proche, des autorités maritimes bornées ont offerts à Juan le triste spectacle de voir, pendant une semaine de mauvais temps, comment les vagues détruisaient son bateau petit à petit contre le quai de granit sans protection.
Des larmes pleins les yeux, avec force de détails, il le vît couler le long de cette digue malgré que les courageux pêcheurs l´aient sortis des cailloux.
Dans ce même port un autre drame se jouait, le capitaine du voilier sur lequel Juan navigue maintenant, se retrouvait broyé entre le quai et la coque en essayant de la protéger des coups de boutoirs de la tempête.
Laissant une femme et un petit garçon seuls pour faire face à la catastrophe. Juan et cette fille, l´un apportant à l´autre ce qui lui manquait à présent, ils tombèrent d´accord pour tenter l´aventure ensemble.
François ne pense pas comme moi mais je m´en fout, mon moteur vient de rendre l´âme, et je ne veux pas mettre un seul centime dans une hypothétique réparation de ce vieux tas de ferraille. Depuis quelque temps sans arrêt en panne, je réalise tous mes mouvements seulement à la voile, après tout un voilier est fait pour ça. Pleins de gens voyagent loin sans moteur, très bon entraînement qui demande une attention plus soutenue et une godille, rame qu´utilisent les gondoliers par exemple, pour les rares et courts trajets dans les ports.
Je me plains souvent de ne pas avoir un peu plus d´argent, je ne sais que dire de ce duo qui va vers la Martinique en venant de Marseille, trois gros bidons en plastique à bord de leur Samouraï, riz, pâtes et haricots secs composent exclusivement leur réserve de nourriture pour le voyage.
Légèrement plus long que le Sangria, le Samouraï offre un volume intérieur beaucoup plus réduit, debout dans le carré les épaules et la tête dépassent, un pont en bois laisse généreusement passer les eaux du ciel et de la mer, à tel point qu´ils dorment sur des sacs poubelle, très spartiate mais très rapide ce petit voilier efficace conçu pour la régate. L´humidité du bord ayant eue raison de leurs installations électriques et de leur pilote, ils se présentent chez moi pour me proposer l´affaire suivante, le régulateur fabriqué avec François contre un moteur hors-bord de quatre chevaux.
Pas spécialement emballé par l´idée, sur leur insistance je finis par accepter.
Cet échange, qui les arrangent et qui me dote d´une réserve d´argent potentiel plus que d´une motorisation, le Navik occupant tout le tableau arrière de mon bateau.
Sans espoirs de voir ma caisse de bord augmenter de façon significative, les semaines défiles et le Sangria termine sa préparation pour le grand saut.
Je me délecte des quelques trente salles de cinéma présentes dans la ville, et fais également connaissance avec plusieurs auteurs espagnols, dont un canarien absolument délicieux, Vasquez-Figueroa. Des romans colorés qu´appuient de nombreuses années de grands reportages pour un magazine madrilène.
Cent soixante litres d´eau douce et une quantité plus que respectable de bouffe, et autres provisions en tout genre, prennent place sur le bateau.
Le jour approche, nous sommes dans une période de météo stable, pas très riche en vent, mais vers le mi-chemin du Cap Vert je devrais accrocher l´Alizé favorable qui me poussera jusqu’aux Antilles.
Nous convenons avec François de nous retrouver sur l´île de Tobago, la plus au sud de l´arc antillais, à cause d´un convoyage sur Tenerife, nous ne pourrons pas partir le même jour, de toutes façons sans radio on se perdrait de vue dès les premières heures, sans savoir si l´autre voilier se trouve devant ou derrière.
Le choix de cette île précisément répond à la nécessité de pouvoir y entrer à la voile, je n´ai donc plus aucun moteur utilisable et mon pote ne confie qu´un peu dans le sien.

chapitre 12 : La grande bleue

Dimanche 16 mars 1997 : L´ancre et sa chaîne sagement rangées à l´intérieur de la cabine, histoire de bien alléger l´avant. Sous un petit vent, une nouvelle grève de météo France, et les signes de quelques copains, je pars deux billets de cent dollars en poche. Meilleur marin qu´homme d´affaires, tout du moins je l´espère. Je ne sais pas trop où je vais, le Cap Vert, pas sûr, de l´autre côté Tobago, peut-être. Stupide ? Pas vraiment, car sur la mer les plans précis souffrent bien souvent de profondes modifications dues à de non moins profondes raisons.
Lundi, planté sur une mer d´huile, voiles sur le pont je fume une cigarette en pensant à autre chose : 45 miles en 24 heures cela se passe de commentaire. Mardi, 14 miles en 24 heures et mercredi, 50 miles. Là, voyez-vous, si je fais un commentaire il ne sera agréable, ni à lire ni à entendre. Depuis trois jours je ne fais que monter et descendre les voiles, un petit souffle arrive et l’instant d’après il s´évanouit. Une chaleur gluante dégouline dans un lourd silence. Tient, une feuille d´arbre, non elle vient de sortir la tête hors de l´eau. Une tortue ! ma première tortue passe à moins de dix mètres du bateau immobile, je la vois très bien à travers ce miroir transparent.
Les heures passent, un bruit sourd déchire le silence, à cent mètres sur tribord une grande queue noire pointe vers le ciel et disparaît sous… moi ? Un cachalot qui plonge vers les abîmes chasser dans les bancs de calamars. Ma gorge se noue à l´évocation stupide du fait que cette foutue bestiole remonte à la surface à toute vitesse en aveugle. Je sais bien que cela n´arrive jamais, sauf qu´à moi les trucs les plus improbables me tombent souvent sur le coin du nez.
Pieds nus, dans mes petits souliers, je compte les minutes angoissantes avant qu´il ne remonte à la surface. Vingt-deux plus tard une grande fusée noire perfore le calme à la même distance sur l´autre bord. Il est descendu profond et juste en dessous de moi. Une respiration rauque, haletante me parvient qui progressivement se calme, pour revenir sur un rythme plus régulier. Le monstre reprend son souffle en s´effaçant lentement de ma vue. Bon débarras. Le jour, puis la nuit glissent dans cette torpeur molle, le vent souffle de nouveau mais de face. Bateau stable et confortable, air respirable sous un ciel moucheté de petits nuages blancs, j´avance dans le sud à bonne vitesse maintenant. En gros, depuis la fin de la grève des services météo les affaires reprennent, les moyennes journalières affichent : 92, 112, 125, et même 130 miles nautiques. Trois jours de suite nous pulvérisons, le Sangria et moi, record sur record. Super ? Enfin presque, l´intérieur de la cabine devient particulièrement invivable et le port du casque vivement conseillé.
Je dois absolument me tenir pour ne pas voir n´importe quelle partie du bateau venir violemment à la rencontre des surfaces les plus surprenantes de mon anatomie. Par la couleur et par l´humeur, à force de coups, je ressemble de plus en plus au schtroumpf grognon. Deux ris dans la grand voile, le foc tangoné, je fonce sur une mer irrégulière et hachée très pénible à vivre malgré l´excellent rendement. Le vent reste stable force 5 ou 6 sur l´échelle de Beaufort, il vient de l´est. Sauf une violente averse ce matin je navigue sous un véritable ciel d´alizés, bleu, avec de petits nuages répartis régulièrement là-haut. De temps à autre passent de très gros navires, parfois le jour, parfois la nuit, loin sur l´horizon. Je reste très prudent car je me trouve sur la route des minéraliers qui d´Afrique cinglent vers les USA. Le vent des sables, ou calima, qui brouille l’atmosphère se déchire ce soir tel un paquet cadeau pour me faire un somptueux présent. Perdue dans le nord-ouest, là haut dans la nuit, la comète Hale-Bop se laisse enfin admirer. Toutes les premières parties de nuits claires elle occupera mon esprit et un petit coin de ciel. Malgré l´inconfort certain, avec mon petit réchaud monté sur cardan, je mange chaud et varié deux fois par jour, plus les petits en-cas dont j´avais pris soin de remplir les coffres de la cabine. Une exception toutefois, ce midi sur ma table solidement fixée je pose sur un set en coton antidérapant et dessus une assiette qui ne pouvait pas glisser. D´un fort coup de roulis rien ne bougeât, sauf les spaghettis à la tomate que j´ai reçus brûlants sur les cuisses après leur longue glissade dans l´assiette immobile. Après les avoir remis dans l´assiette, je finis par les jeter par dessus bord, écœuré.

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Déjà une semaine de mer, moitié calme, moitié baston, rien de très surprenant le long de l´Afrique. La mer continue irrégulière et le confort plutôt sommaire. Je reste de longues heures étendu sur la couchette à lire, d´une part j´aime ça, d´autre part cette position est la moins pénible dans ce shaker en folie. Me voici à mi-chemin du Cap Vert, escale ou pas escale ? Ma consommation générale se situe dans les prévisions et même légèrement en dessous, l´eau douce et les vivres ne devraient pas manquer. Si les vents demeurent puissants cet archipel n´est pas des plus faciles à approcher, surtout sans moteur, à cause des thermiques locaux qui s´ajoutent aux vents extérieurs déjà costauds et aux innombrables récifs qui fleurissent un peu partout.
Prévenu par ma petite radio sur piles, cette nuit bien calé dans le cockpit, je dévore des yeux un somptueux spectacle. Sur cet Océan teinté d´acier, sous l´ombre de la lointaine comète, une éclipse de lune s´offre à mon regard solitaire. Nuit magique peuplée d´étoiles filantes. Faire un vœux n´est certainement pas un invention de marin car vu la quantité il faudrait une solide imagination pour trouver un désir pour chaque étoile filante qui traverse l´écran noir de ces nuits blanches. Je refais trois fois le calcul et je tombe toujours sur le même chiffre : 149 miles en 24 heures. Royal ! je ne croyais pas ce chiffre possible avec un Sangria surchargé et prudemment sous-toilé. Je commence à être particulièrement inquiet car le vent ne cesse d´augmenter de jour en jour, jusqu´où ? Le bateau a, comme tout, ses limites et je n´ai aucune envie de les dépasser, la sanction serait sans appel, la terre la plus proche dort à quatre kilomètres, c´est peu, mais c´est en dessous.
La nuit dernière, tandis que je regardais vers l´avant, je fus sauvagement agressé par un voyou du grand large, heureusement l´épais col de ma veste a amorti le coup de matraque. Demi-tour, prêt à la bagarre, je contemple le vide autour de moi. Rien ni personne, le mat toujours debout, mystère. Douce, puis plus forte, une odeur de poisson monte alors vers mes narines. J´avais tout simplement arrêté net la course folle d´un poisson volant, j´espère qu´il a eu aussi mal que moi peur, sale bête. Le 26 mars à midi, une douce et soyeuse paix me gonfle le cœur, un sentiment clair presque palpable vibre dans l´air, harmonie. Pauvre garçon, seul si loin il commence à perdre les pédales, normal vous me direz. A une cinquantaine de mètres, suivant la même route, un long, un infini dos noir ondule puissamment à mes côtés. Une grande baleine bleue dont la rencontre n´est certainement pas due au hasard dans cette immensité vide. Elle est venue me voir et elle communique, j´en suis persuadé, pas avec des mots ni même avec des sons, non se serait plutôt avec une manière de vibration. Du fait de mon isolement, pas d´interférence d´aucune sorte, je la ressens au plus profond de mon être. Elle mesure dans les quatre fois le Sangria et fait cinquante fois son poids ! Après tout, vu les centaines de kilos que doit peser son cerveau, quelle insoupçonnables secrets ne cache-t-il pas ? Rien à voir avec le cachalot de la semaine dernière, pas d´adrénaline, pas de crainte malgré que son seul contact me serait instantanément fatal. Une heure durant elle nage de concert, même vitesse, même distance puis s´écarte lentement vers le nord. Adieu, sublime créature, que Dieu te garde de mes semblables. Un jour, ma tente récemment plantée sur une plage sauvage, en ce septembre printanier, ce même sentiment m´avait envahit à la vue d´un couple de baleines à bosse. Elles étaient venues en cette lointaine Patagonie pour des raisons de cœur et quinze ans plus tard leur souvenir ne porte pas une ride.

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Dimanche 30 mars : Le bateau taille sa route, à 670 miles dans l´ouest du Cap Vert définitivement derrière moi, dommage. Depuis cinq jours je respire mieux, le voilier fait 10 % de route en moins chaque jour, le vent baisse et les vagues aussi. L´air circule librement dans le bateau ouvert, de bons petits repas, des bains de soleil sur le pont. Bref, confort trois étoiles. Elle est pas belle la vie ? Je dépasse aujourd´hui le tiers du voyage et, comme un clin d´œil, un fin oiseau blanc à longue queue tourne haut dans le ciel. Seul, au milieu de rien, si loin de tout. Vous le savez sûrement, nous sommes très superstitieux, chaque marin ou presque, cache une petite cérémonie intime et secrète pour signer son pacte avec l´Océan : cadeaux, offrandes, promesses, etc. et je n´échappe certes pas à cette coutume. Ridicule ? Venez donc faire un petit tour, la nuit, seul sur ce nulle part peuplé de hautes vagues noires qui se précipitent sans relâche sur vous. Un abîme de ténèbres mystérieuses qui s´ouvre, insondable, à quelques centimètres sous vos pieds et nous en reparlerons ensuite. Mais je prêche sans doute des convaincus. Un peu pour cette raison je n´ai pas encore évoqué ce compagnon fidèle, infatigable, qui à totalement changé la vie du bord. Oubliées les longues heures de barre sous l´écrasant soleil, terminée la fatigue flirtant avec l´épuisement d´où l´on bascule dans un sommeil proche du comas.
Depuis les Canaris, le régulateur d´allure mène le Sangria parfaitement sur sa route d´ouest, non seulement il ajoute à la sécurité mais le point principal est, sans l´ombre d´un doute, le confort de vie. Je peux lire, bricoler, cuisiner de longs petits plats, enfin rendre agréables ces heures souvent interminables. Dimanche 30 mars c’est aussi Pâques, la fête des cloches et la mienne par la même occasion. Aujourd´hui, depuis l´aube, le temps se dégrade. Les grains et les orages succèdent aux longues plages de calme, les grains déploient une violence qui incite à la prudence, les averses rincent le bateau et les voiles de tout ce sel accumulé. Tout l´horizon se bouche périodiquement de grosses masses noires isolées qu´un voile de pluie unit à l´Océan d´un gris Bretagne des mauvais jours. Quand le vent stoppe sa course, les voiles sur le pont, le Sangria livré à lui même roule anarchiquement bord sur bord. Bien coincé sur la couchette, je guette le prochain souffle pour sortir de cette zone au plus vite. Vers 18 heures, les grains rangés au fond de ma mémoire, sous un soleil déclinant, les affaires reprennent leur cours. Vent stable, bateau réglé, je glisse doucement sur l´incandescence dorée de cette fin de journée. Pour pas mal de marins, l´électricité à bord pause de sérieux et coûteux problèmes. Franchement ce n´est plus mon cas, j´ai depuis longtemps surmonté la difficulté et j´en consomme très peu. En zone d´intense trafic : les lumières de route, le reste du temps : seule une petite ampoule pour lire et voir où je mets les pieds, réservant la plupart de mes activités aux heures de jour. Le GPS et la radio fonctionnant sur piles, je gère leur usage au plus juste du stricte nécessaire : un point GPS par jour et un bulletin météo de 15 mn. Faire simple, tel est ma devise.
Mardi 1 avril : Un poisson d´avril volant m´attend, comme chaque matin, quelque part sur le pont. KO ou coincés dans une partie du gréement, ne pouvant rejoindre l´élément liquide, ils meurent. L´oiseau blanc vient montrer le bateau à un copain, ils sont deux aujourd´hui, incroyable d´importance dans ce grand ciel vide. Position : 15 degrés 32 minutes 7 secondes de latitude nord et 37 degrés 02 minutes 5 secondes de longitude ouest, 64 miles nautiques au compteur et une chose importante après ces 16 jours de mer, je bascule dans la seconde moitié de la route. Debout, une cigarette aux lèvres, dans mon beau tee-shirt jaune, je savoure ma moitié et réfléchis sur l´autre. En regard des conditions encaissées jusqu´ici et de la vie à bord en général, je me prépare sereinement pour la suite. Le Sangria supporte et moi aussi. Tout heureux, café en main, je sors jeter un coup d´œil sur ce demi-Atlantique derrière moi. A 10 mètres du bateau seulement, un récif , un cailloux, un volcan ! Tellement stupéfait, je ne comprends pas ce que ce truc fait là, immobile, à 1.500 miles de quelque chose. Lentement, je passe le long de cette énigme, bouche ouverte sans rien dire ni faire. 20, 30 mètres plus loin j´imprime enfin une chose sur mon écran personnel : un évent, je viens de passer à dix mètres d´un évent et généralement que trouve t-on dessous ? Je bondis sur le pont et contemple abasourdis la gigantesque tache noire dont je m´éloigne à toute petite vitesse. Encore une baleine et une très grande. Soit elle dormait, soit elle m´a tout simplement regardé passer sans faire le moindre mouvement. En parfait journaliste, un quart d´heure après, toujours sous le charme de cette rencontre, je pense à prendre une photo. La grande baleine bleue de l´autre jour, celle là oui je l´ai en photo, mais elle est restée presque une heure alors qu´aujourd’hui tout s´est passé si vite et si lentement à la fois. Elle était tellement proche que sans effort j´aurais pu lui sauter sur le dos. Wahou ! La nuit profondément tombée, je rêve, la tête dans les étoiles filantes, à la couleur des palmiers, l´humidité de la mer, la mollesse du sable et autres insondables merveilles qui m´attendent retranchées à l´abri de ce mot magique : Caraïbe. Dans la solitude du solitaire, je gamberge dans le silence bruyant du voilier taillant son petit bonhomme de chemin. Enfin quelque chose à faire, depuis quatre jours le bateau marche sans rien toucher, c´est épuisant à la fin mais ce matin enfin du boulot : changer la bouteille de gaz, en faisant durer le plaisir, j´en aurais bien pour cinq minutes, facile.
Dimanche 6 avril. De monstrueuses vagues m´arrivent par l´arrière, pas moins cinq ou six mètres. Douces, rondes, lisses, une tasse de café posée à mes côtés, sous un vent calme je monte et descends ces grosses collines paisibles.
Mardi 8 avril : 148 miles chèrement payées d´ailleurs, des vagues irrégulières de trois à quatre mètres nous secouent dans tous les sens et des grains violents peignent en noir et blanc le paysage. Manœuvre sur manœuvre, je tente par tous les moyens de faire le plus de route possible. Dans un petit coin de ma tête dort un double secret : battre le record de François (28 jours) et arriver pour mon anniversaire à Tobago.

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Mercredi 9 avril : Encore un record de battu, la prochaine fois… 11 heures. Je réfléchis intensément au repas de midi tout en contemplant le triste fouillis de mes voiles sur le pont. Pas un brin d´air à l´horizon. Je me trouve juste au nord de Belém et pour noyer mon écœurement je gratte furieusement les anatifes, plantes vivaces qui profitent des calmes de haute mer pour se fixer sur les coques. A travers l´eau, je découvre l´étendue de mon gazon sous-marin. Tout l´avant, et surtout la pale immergée du régulateur, en sont couverts. Pas pratique depuis le pont, pourquoi ne pas aller dans l´eau ce serait plus facile. Même avec un calibre pointé sur ma tête vous ne me ferez pas me baigner ici. Ni la nuit, ni au large, sauf cas d´absolue nécessitée. Me baigner ? Une peur panique s´empare de moi rien que d´en évoquer l´idée. Brrr ! Je découvre en ce jour de calmasse, effaré, l´incommensurable étendue de ma bêtise. Devant mes yeux, à quelques mètres à peine, prisonnier comme moi de cette pétole, ce jouet de plastique, tombé d´un quelconque container lors d’une improbable tempête, se met soudain à vivre. Tel un Frankenstein d´opérette, je fonce chercher un dictionnaire. Je croyais depuis les Canaris que ce truc translucide aux tons bleu-violet á la forme d´un chausson aux pommeétait un jouet gonflable dont une cargaison tombée d´un cargo dérivait au fil du courant vers les Amériques… Argonaute, ça s´appellent ces bestioles et la raison pour laquelle je ne pouvais jamais les approcher c´est qu´ils naviguent à la voile eux aussi. Cette petite poche gonflée est munie d´une sorte de crête qu´il utilisent pour se déplacer grâce à la poussée du vent. Sous la surface, une espèce de fil sombre comme une racine abrite deux ou trois minuscules poissons. Ce soir, je m´endormirai légèrement moins bête que je me suis levé, excellente opération finalement. Nuit noire, sans lune, la comète couchée sous les nuages, j´écoute une nasillarde radio vénézuélienne qui n´arrête pas de s´effacer puis de revenir un instant plus tard. Assis dans le cockpit je compte les étoiles filantes en cherchant le sommeil, sans grand succès d´ailleurs. Le bond que je viens de faire à bien failli me foutre à l´eau. Des présences bruyantes tournent autour du bateau, une respiration puis une autre, des dauphins, une troupe de dauphins. Putain ! Quelle trouille vous m´avez flanquer les mecs, c´est pas des choses à faire. Prévenez quand vous arrivez , faut pas être cardiaque, je vous le garantis. Un long moment, ils nagent et glissent sous le Sangria pour ma plus grande joie, bien qu´a aucun moment je ne les vois. Mystérieux ballet sous-marin, dont je ne perçois que la bande sonore.
Plus de vent, plus de vague, plus de route, l´alizé musclé est de retour depuis trois jours. Allègrement, au dessus des 100 miles journaliers, je continue de manger chaud, du moins des pâtes et du riz, le meilleur des provisions étant finit. A plusieurs reprises, la nuit dernière, j´ai du sortir réduire la toile sous de violentes averses, ciré et harnais au menu. De jour c´est du sport mais je vous jure qu´en pleine nuit aller changer une voile à l’avant dans des creux invisibles de trois ou quatre mètres avec des paquets de mer plein la gueule, on prend obligatoirement les vagues de face sinon impossible de réduire. Une fois la manœuvre finie, on remet le voilier sur sa route initiale. Toute la nuit de grands murs sombres dont je ne vois que la lèvre blanche, là-haut, tout là-haut, se précipitent sur mon arrière, dans le fracas de celles qui déferlent. Je décide de ne plus regarder dans mon dos, je me fais du mal pour rien. Ce que je devais faire est fait depuis longtemps, pour le reste je m´en remets à la providence et file me coucher, la cabine soigneusement fermée.
Dimanche 13 avril : Le soleil brille déjà. Normalement je traîne encore pas mal de temps au lit, mais ce matin une petite lumière rouge vif clignote dans ma tête. J´ai appris depuis longtemps à en tenir compte. Debout, je contemple ce vilain tueur d´une belle couleur orange à moins de 3 miles, très exactement sur la même route que moi. Ce putain de pétrolier me fonce dessus sans rien voir. Qu´est ce qu´il fout l´abrutit qui est forcément à la veille ? Y dort, boit ou pisse, je n´en sais rien, mais en tous cas il ne fait pas son boulot. Merci petite lumière rouge vif, sans toi je n´avais pas plus de 10 mn à vivre avant de me retrouver broyé par l´énorme bulbe de l´étrave sans que personne ne s´en rende compte, ni moi d´ailleurs, 50.000 tonnes lancées à 25 nœuds ça ne fait pas dans la dentelle. Je regrette de ne pas posséder de radio pour lui dire ma façon de penser à celui-là. Navigant avec les voiles en ciseaux, je passe la grand voile sur l´autre bord en effectuant un virage de 90 degrés, prenant ainsi le vent par le travers et sortant perpendiculairement de la route du cargo. Il passe sans un signe devant mon poing haut levé. Un quart d´heure plus tard, toujours sur la même route, je le regarde s´éloigner dans cette belle matinée qui a bien failli être la dernière. Un bon force 6 nous pousse sur une mer chaotique qui déferle de temps en temps. Avant la nuit, je réduis la toile de deux ris dans la grand voile et le foc, convaincu que cela suffira, je rentre manger et bientôt, vidé, je me couche. Quatre heures du matin, dit ma montre. Au comportement du bateau je comprends de suite que le vent est monté de plusieurs crans. Il faut réduire encore, vite avant la casse.
Debout dans mon ciré, je repasse mentalement le programme : amener le bateau au près, prendre un ris dans le foc, passer et prendre le troisième ris dans la grand voile, tout ça au milieux de ce vent furieux, le pont balayé par les lames. En tenant compte du décalage horaire j´ai juste 38 ans…En parfait abruti je n´ai pas passer la bosse du troisième ris de jour, c´est bien fait pour ma gueule, je parle du bout qui passe dans un anneau métallique, haut dans la voile, pour en diminuer la taille. Le travail au pied de mat effectué, harnais fixé court sur le mat, je prends deux grosses vagues qui me trempent entièrement. Dur mais normal, bôme sous le bras, le corps complètement hors du bateau, je me bats désespérément pour que cette foutue corde entre dans ce trou. Ballotté en tout sens, la moindre erreur serait la dernière, serrant comme un forcené cette bôme, seul lien avec la vie désormais, oui ! Je finis vite cette acrobatie, règle de nouveau la grand voile réduite maintenant au maximum. Une profonde inspiration me voilà partis, à quatre pattes, vers la plage avant, mousqueton du harnais en main. Des masses d´eau s´abattent sans arrêt sur le pauvre galérien. Des nuits comme ça c´était pas dans le guide touristique ou alors j´ai du sauter une page. A genoux, une main pour moi une pour la manœuvre, dans la chute des creux de vagues, le danger est de laisser aller vers le bas plus vite le pont que le corps qui repose dessus et perdre ainsi le contact avec le bateau. Dents serrées, je gueule, hurle tous les jurons de mon répertoire, puisant dans ma rage la force de faire face et de le faire bien. Chacun son truc. Presque plus de noir devant moi, tout brille du blanc de l´écume. J´entame, libre du harnais, le retour très prudemment. Un long cris de victoire à la Rahan célèbre mon saut dans le cockpit. Dès que le Sangria entame son virage pour reprendre sa route, tout change, tout s´adoucit, les vagues hargneuses du moment passé me poussent au lieu de me percuter violemment. Ouf ! Je repense à ce que je viens de faire, de la folie pure, j´analyse tout le truc. Non, décidément, je n´avais aucune autre alternative et le plus grave c´est que j´aime ça. Si le vent monte encore, je mettrais le tourmentin à la place du foc, après grand voile basse sous tourmentin seul, en fuite. Une série de manœuvres, disons, extrêmes. Extrêmes ? Tient, ça faisait longtemps que je n´étais pas à la mode. Très tendance voyez vous …

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Mardi 15 avril : Pour être à la fête je suis à la fête. Dès le réveil, une monstrueuse vague déferle sur l´arrière, trois secondes plus tard et je commandais un sous-marin. Ça s´écroule de tous les côtés autour de moi. Des grains très violents se chargent de souffler, ou plutôt, d´arracher les bougies de mon gâteau imaginaire, veste de quart ciré de rigueur en attendant que ce foutu Océan arrête de nous punir si injustement. Vous parlez d´un anniversaire ! Un grand toast d´eau tiède plus tard, je vois, indécrottable optimiste, les choses sous un angle légèrement différent. Après tout, pour un vieux pénible comme moi, je réalise en cet instant le rêve chimérique de plein de gens qui consiste à traverser l´Atlantique seul à la voile. Je ne suis ni le premier ni le meilleur, certes, mais j´en suis. Et comme je ne peux compter que sur moi-même pour le faire, hop je m´épingle ma petite médaille en chocolat. Je sais que ce mois finissant restera longtemps, toujours même, dans ma mémoire avec ce goût particulier des grandes premières fois. Ballotté, aspergé, je savoure mon petit exploit et rentre dans mon Guinness book personnel. Je ne ferai jamais la première page des journaux et aux regards des autres je crainds beaucoup plus celui que j´affronte tous les matin dans ma glace, à tord ou raison allez donc savoir. Sous cette infâme punition grise, un rayon de soleil perce tout de même. Des oiseaux, beaucoup d´oiseaux, plus nombreux à chaque heure qui passe. Tous dorment à terre, les Antilles, Tobago et ses voisines quelque part juste devant mon étrave. Balayé l´anniversaire, oublié le mauvais temps, je rentre dans les dernières heures. Sans doute les plus fortes, les plus douces, celles qui précédent la chute de l´ancre dans la baie d´une île ensoleillée, voisine de palier du paradis.
Mercredi 16 avril : Deux heures du matin. A plusieurs reprises cette nuit, des lumières de navires ont croisé sur l´horizon. Encore un signe de l´approche de la terre. Il ne faut pas que je dorme et de toute façon je ne pourrais pas. Le jour à peine arrivé, je profite d´un turbulent festin, un banc de sardines souffre de l’attaque vorace de tout ce qui nage ou vole dans le coin. Des thons aux grandes queues en demi-lune, des dorades, sorte d´arc-en-ciel bondissant, mouettes et autres oiseaux dont j´ignore les noms. Il ne fait pas bon s´appeler sardine ce matin. Le grand vide du large entre dans le souvenir, remplacé par la frénésie tropicale, ça grouille et ça s´agite de tous les côtés. Dieu que c´est bon toute cette vie. A 13 heures, le Fort George qui marque la baie de Scarborough, capitale de Tobago, est distant de seulement 68 miles. En tenant compte du fait que le balisage nocturne des Antilles n´est pas fiable et avec des conditions de mer fortes et une arrivée nocturne dans un port inconnu , je resterai au large, assez près mais pas trop, et demain matin, avec la lumière, je rentrerai dans le port. 17 heures. Fort George est mainteant à 48 miles. J´ai beau freiner le Sangria, les vagues et ce sacré vent d´est me poussent encore à plus de 5 nœuds. A 18 heures, l´équipage dans un cœur unanime crie de sa plus belle voix le mot tant attendu, tant désiré, tant espéré : Terre ! Jamais longue silhouette noire ne m´apparut plus belle. Elle est sous de lourds nuages gris que la nuit tombante crayonne de sombre. Brrr ! Pas sympathique le coin, même franchement effrayant au milieux de ces hautes vagues noires, les dernières cherchent encore à me faire peur. Une heure vers le sud, une heure vers le nord, loin, mais en face du port, je distingue parfaitement les enseignes lumineuses, les feux rouges.J´arrive même à suivre le trajet des voitures sur la grande avenue côtière. Bonne idée de vouloir attendre le jour car le balisage d´entrée se perd au milieu des lumières de la ville, impossible de s´y reconnaître et de toute façon je peux attendre encore quelques heures, j´y prends même du plaisir. Café en main, cigarette de l´autre, sous les premières lueurs de l´aube je pointe résolument l´étrave sur le goulet d´accès de la baie et son vaste mouillage accessible à la voile. Les gros et inquiétants nuages noirs de la nuit se teignent de rose, d´orange puis d´un blanc immaculé, laissant de généreux espaces au bleu profond du ciel. La mer aussi change de tons, elle s´éclaircie vers le turquoise que domine la verte et montagneuse Tobago.
Au pied d´une grande falaise, entre les bouées rouges et vertes, sous un vent mou et capricieux, le Sangria fait connaissance avec les eaux du port où trois voiliers dorment sur ancre. Mètre par mètre, tout doucement nous avançons vers l´endroit choisi, pas trop loin, pas trop près des autres. Les voiles chutent rapidement sur le pont, l´ancre et la chaîne filent vers le fond, le bateau s´arrête, c´est fini. Les deux poings levés, je bascule tout habillé dans l´eau transparente qui fait dans les 28 degrés.

chapitre 13 : Tobago – Testigos – Margarita

31 jours, 7 heures et 30 minutes à une vitesse moyenne de 3,85 nœuds le Sangria et son vaillant capitaine ont parcourut les 2.942 miles nautiques sans autre casse qu´un gousset de latte décousu et deux cachets d´aspirine avalés, qui dit mieux ?
L´air vibre de chaleur tandis que, lavé, rasé et bien habillé, je marche vers les bureaux de l´immigration qu´un Irlandais m´a indiqué hier soir. Propre et gentiment bordélique, parsemé de palmiers et d´arbres à l´ombre généreuse je manque de me faire renverser par une grosse camionnette de livraison. Bon sang mais c´est bien sur ! Élémentaire mon cher Watson, comme dans toutes les anciennes colonies britanniques, ici à Tobago on roule à gauche, et ben, vous parlez d´une surprise, déjà que je n´ai pas vu d´être humain en un mois en plus ceux-ci utilisent le mauvais côté de la route et portent une seyante couleur noire. Dépaysé, c´est le prénom, où que se porte mon regard parmi la foule je suis la seule mouche sur le bol de lait en négatif, sensation étrange, pour quelqu’un qui aime la différence je viens de décrocher le gros lot. Tous aimables, la plupart souriants, très bien habillés, il arpentent les rues de cette jolie petite ville écrasée de soleil et de reggae que vomissent d´énormes haut-parleurs disposés un peu partout. A la pointe de mon anglais télégramme je débarque dans les bureaux où une moustache au crane luisant m´autorise les 90 jours habituels dans une bonne humeur chaloupée qui rend agréable même la bureaucratie, yes sir ! Mon visa en poche, je pars à la découverte, entre chiens, sourires et couleurs je tombe sur un incroyable marché de fruits et légumes.
Un peu préparé par mes dix ans d´errance en Amérique Latine, je n´en suis pas moins estomaqué par la qualité, la variété et pourquoi pas la beauté de tout ce qu´offrent ces petits stands collés les uns aux autres. En cuisinier, outre le nom, je me fais expliquer la manière de manger tel fruits ou de cuire tel légume, entre gens de fourneaux on arrive toujours à se comprendre, non sans quelques éclats de rire. J´aime les humains au rire facile, même s´il éclate souvent à mes dépends, je ne suis pas tout à fait assez con pour me prendre au sérieux. Prononcez titi, l´abréviation de cette petite république de Trinidad et Tobago, deux îles voisines à peine séparées par la grande porte d´entrée maritime de la mer des Caraïbes. Je finis par me faire expliquer la raison de l´agitation qui secoue ce petit pub sombre et tranquille que je fréquente depuis près d´un semaine. 5.5 a fait le tremblement de terre de la nuit dernière, pas de victime, quelques blessés léger et les bureaux de poste fermés pour plusieurs jours. Pas à dire c´est le sujet du jour, assez rares et généralement moins violents, les tremblements de terre inquiètent toujours, non sans raisons d´ailleurs. Je dormais à bord et bien évidement je n´ai rien sentis.
Depuis quatre heures, dans cette fraîcheur matinale, j´arpente les pavés de cette ville endormie, on ne peut pas dire qu´ils soient matinaux les habitants de Port Of  Spain, capitale de Trinidad, où je viens chercher mon visa pour le Venezuela, la prochaine étape. Des rats, quelques chats mais personne pas un troquet d´ouvert, impossible de boire un café. Pour me réchauffer je marche au hasard des rues silencieuses, magique l´aube dans une ville inconnue et déserte, dix fois je tourne autour du pâté de maisons où se cachent les bureaux du consulat parmi une luxuriante végétation. Le Sangria laissé à la garde de Mike l´Irlandais, à bord du ferry j´ai fait la route qui, en voilier sans moteur, m´aurait causée bien des tracas à cause des forts courants. Port of Spain reçoit toute l´eau de l´Orénoque avec sa boue et ses moustiques, pas le genre d´endroit ou j´aime séjourner. Les bancs de sable voyageurs, le balisage compliqué et les eaux marrons en font, pour moi, un coin à éviter, si possible.J´en ai les pieds qui fument, en bus et à pieds, je traverse quatre fois la ville pour trouver fax , banque et autres menues formalités pour rassembler toute les pièces de ma demande de visa. Il ont gentiment accélérés le processus pour qu´à 13 heures je puisse retirer le papier en question et galoper vers le port pour prendre, une demie heure plus tard le ferry du retour, sans rester coincé ici pour la nuit. Dégoulinant de sueurs et de fatigue, une bière fraîche en main, je repasse mentalement cette journée marathon en regardant une fois de plus le beau coup de tampon sur mon passeport. Sauf que, pour les Français, ce visa si chèrement acquis est rigoureusement inutile …Je ne l´apprendrais que bien plus tard. Sur un voilier allemand connu aux Canaris je laisse un message pour François, nous sommes le 30 Avril et je pars vers le sud de l´île, n´en pouvant plus d´attendre dans ce port, sympathique certes, mais tout de même bordé de béton, qu´à la première pluie une rivière remplit de boue.
Le cul botté par un Alizé énergique, à 12 heures 37 minutes, très exactement, je quitte l´océan Atlantique pour ma récompense tant espère : la Mer des Caraïbes. J´avance dans cette immense Store Bay, prodigieusement belle, en voyant grandir cette carte postale de rêve, eaux turquoises et parfaitement transparentes, belles maisons coloniales à l´architecture joyeusement torturée, à demi noyées dans la luxuriance verte, plage de sable blanc, ciel bleu profond ….Dites, j´arrête là, ou je vous en remet une couche ? Un vrais grand choc m´attend une cinquantaines de mètres devant le bateau. Ancre jetée depuis une demie-heure le matériel rangé, je plonge dans un univers que mes pauvres mots n´arriveront jamais à décrire. Propulsé par des palmes et le masque sur nez, je flotte sur un sable vide nageant vers un remblais de gros rochers. Ils sont des centaines, de toutes formes et couleurs, rayés, tachetés ou unis, déployant à la manière des papillons une gamme infinie de tons chatoyants, je parle bien sure des poissons coralliens qui ondulent en tous sens devant mes yeux émerveillés, tel un môme devant un certain sapin. Un monde de beauté sous un univers enchanté déploie des charmes insoupçonnés. Leurs noms resteront longtemps un grand mystère pour moi mais leurs aspects et leur habitudes deviendront vite une drogue que je consommerais sans aucune modération dans tout les mouillages à venir, choisissant même mes escales par rapport à la qualité des fonds marin et à la variété ou l´abondance de telle ou telle espèce. Pour l´heure je suis envoûté et seul le froid finira par me faire remettre au lendemain la suite des découvertes. Cigarette aux lèvres sous l´ombre d´ un grand rectangle de tissus à voile, les yeux imbibés de beauté, face au soleil déclinant, je regarde l´arrivée d´un voilier sombre dont je ne distingue pas encore l´exacte couleur. Je mange toujours à l´intérieur, seule manière de le faire confortablement et chaud, dehors le vent vous refroidit l´assiette presque instantanément .Dedans donc, j´entends un bruit de moteur suivit d´un toc-toc familier, un gros black hilare debout dans une annexe me tend une main chaleureuse, Roger, tellement antillais qu´il vient de la Réunion, c´est vous dire.
Ruccoo Reef, prochaine et dernière étape sur cette île, deux petites heures de voile plus tard, je me retrouve au bord d´un lagon aux couleurs pâles, sous l´eau je comprends maintenant ce que veut dire un récif corallien. Une immense nuée de chirurgiens m´emprisonne et nage de concert avec moi. Ces petits poissons sont normalement bleu à la limite du violet mais suivant la lumière ils déclinent jusqu’au gris, j´en ai de partout autour de moi, la tête coincée dans du Cousteau en technicolor. Je ne pensais pas que le monde pouvait être aussi lumineusement beau. Si je n´étais pas dans l´eau j´en tomberais sur le cul la bouche ouverte, et je n´exagère pas. Sur les fonds ondulent de longs cheveux bruns ou verts, accrochés à de grosses boules de corail, d´où s´échappent une incroyable variété de minuscules poissons, certains noirs mouchetés de violets lumineux, d´autres gros comme mon petit doigt l´avant jaune citron et arrière bleu roi. Je ne sais pas ce qu´il fume comme truc celui qui à peint la faune et la flore mais je vous promet que le résultat se situe à mile lieux de mes plus folles espérances. Quelques beaux voiliers de luxe, américains, partagent le mouillage. Malheureusement, demain au plus tard, il me faudra partir vers Margarita et son tourisme florissant pour me renflouer un peu, j´envie ces gens dont les comptes bancaires ne les obligent pas à toutes sortes d´acrobaties ne serait-ce que pour manger, mais bon il y a sûrement pire comme situation.
Depuis hier matin le compas affiche 207 degrés, prudemment j´aborde ce petit archipel, dernière étape avant la grande île Vénézuélienne. Tout d´or et d´argent vêtu dans cette aube naissante, pausé dans le nord ouest, d´un relief tourmenté aux multiples îles et îlots, il se dessine. Cette route avec vents et courants portants, cache pas mal de pièges avec un trafic maritime intense. Depuis le sud et vers lui, tout ce qui va vers Panama et son canal passe le long de cette côte, la flotte locale de pêche se répand dans ces eaux dès la nuit tombée. Inutile de vous dire qu´il vaut mieux rester particulièrement attentif. Au environs de 8 heures du matin, le Sangria glisse sur le canal qui sépare les deux îles principales et habitées, le petit port que je cherche se cache à l´abri derrière une petite île de cailloux couverte de cactus. L´ancre sur le sable blanc de cette piscine hollywoodienne bleu turquoise, je contemple une longue rangée de palmiers répartissant de l´ombre sur cette rue de sable sans véhicule, où dix maisons s´alignent vaguement sur un seul côté. Des barques aux puissants moteurs hors-bord, attachées au bout d´une corde, dansent à quelques mètres du rivage, le ressac se charge de les maintenir en place. Quinze mètres, de grosses cabines et un grand toit de bâche qui couvre tout le pont arrière, faits entièrement en bois, peints de joyeuses couleurs une demi-douzaine de bateaux attendent placidement qu´on les remplissent de poisson qu´ils iront vendre sur la Martinique. Le reste de île présente beaucoup de relief et pas d´autre palmier, ici dominent le cactus et l´iguane, des oiseaux la survolent en grandes bandes un peu folles.
Mes papiers visés par les militaires en poste, après un brin de causette avec eux, je monte faire connaissance avec l´intérieur de île. Paradis, oui sauf que je porte des tongues et que les fourrés possèdent des épines de 20 centimètres. Je fais très très attention où je pose les pieds et ça passe tout de même. Je me sentirais plus à mon aise avec les vêtements d´un cangaceiro, sorte de cow-boy du nord est brésilien, bottes, pantalon et veste d´un cuir très épais car leur environnement est aussi épineux que celui-ci. Au sommet de cactus western, au milieux d´épines comme des aiguilles à tricoter, dorment paisiblement de gros iguanes vert à longue crête pointue, tranquilles pour ça ils le sont, entourés de semblables barbelés. Une chose aussi me frappe immédiatement, le sol est fait de poussière et la plus grande partie de la chaleur rayonne depuis le bas, un peu à la manière d´une piste d´atterrissage dans un pays chaud, ça ne vous tombe pas dessus, ça vous saute au visage. Cet air brûlant, saturé de senteurs étranges, vibre et enivre le marin qui passe de longues journées au large où les odeurs ne vivent pas. Caché sous l´ombre, je regarde amusé, l´oiseau le plus sympathique de ces régions. Violemment et lourdement ils se laisse tomber sur la surface que seul le long bec traverse, un bruit sourd et une gerbe d´eau saluent chacun de ces crash, le pélican ne plonge pas, il ne pénètre pas l´eau, il capture les poissons juste sous la surface puis lève son bec et fait glisser ses prises vers intérieur du corps, une fois les poissons dans son ventre un rapide mouvement de sa queue salue la qualité du repas. Et hop ! Il repart pour un tour. Comme les pigeons, le pélican salit beaucoup les bateaux et ses fientes acides finissent par rongées certains matériaux. Ils ne se pausent jamais sur mon voilier car la piste d´atterrissage, trop courte et trop mouvante, ne les tentent absolument pas, ils préfèrent les voiliers trois étoiles qui pourrait les en blâmer, pas moi en tout cas. Je me retrouve ancré, après 40 minutes de navigation sur île d´en face, Testigo grande, encore une très belle plongée qui me réserve une drôle de surprise. A côté de l´ancre un long serpent blanc, tacheté de noir, à tête triangulaire. Chez les serpents je n´aime pas le triangle, il équivaut souvent à ce que les pirates portaient sur leurs drapeaux noirs : danger de mort. Je l´observe d´une prudente distance, bel animal soit dit en passant, j´ai toujours eu un faible pour les animaux mal aimés, entres plusieurs groupes je choisis toujours le moins nombreux, ce n´est pas parce que l´on est moins nombreux que l´on a forcément tors, se serait plutôt le contraire.

Archipel de Los Testigos, Venezuela. Sangria ?  Cherchez le plus petit du mouillage, une de mes escales favorites.

Archipel de Los Testigos, Venezuela. Sangria ? Cherchez le plus petit du mouillage, une de mes escales favorites.

Séparée de sa grande sœur par un gué où finissent de mourir de petites vagues, sur ce sable clair un squelettique cheval blanc broute une herbe que lui seul arrive à voir, de gros rochers basaltiques entourés de rares palmiers et de cactus rampants, résistent comme ils peuvent à l´alizé qu´ici rien ne freine. Superbe, mais certainement pas facile à vivre sans eau ni végétation, pourtant dans une crique un petit monde de quatre maisons basses et ouvertes attend les heures de nuit pendant lesquelles la pêche, au requin notamment, occupe les bras et les esprits. A travers mon masque le doute s´estompe à mesure que j´avance vers ces longues antennes brunes. Coincés sous un petit rocher par trois mètres de fond, quatre petits yeux noirs me regardent. Deux belles langoustes pour le repas de ce soir, d´une bougie je passe directement aux trois étoiles. Vous commencez sans doute de vous rendre compte que j´en tiens une sacrée couche, et bien ça n´a pas loupé, je plonge une fois, deux fois, à vingt centimètres devant mon nez ces deux pauvres petites bestioles qui me regardent mortes de peur s´en est trop. Éclipse d´étoiles et un coup de vent éteint même la bougie, qu´elles aillent se faire foutre. Le cœur léger je fait chauffer de l´eau pour…les pâtes.
Mardi 6 mai, tout juste sortis de l´archipel, déjà les colossales montagnes de Margarita occupent l´horizon. Marrons en bas et vertes en haut, il doit y avoir pas mal de jungle, du moins sur cette partie Est de cette île capitale touristique de la Caraïbe. Le temps clair et la carte de détails, me permettent de pénétrer sans hésitation dans la première baie de la côte sud, bien protégée de l´alizé et de la houle. Pampatar. Wahou ! La quantité de bateaux de pêche frise la cinquantaine, avec une grande majorité de petites barques ouvertes, deux voiliers se partagent un espace immense le long d´une plage où s´entassent de petites guinguettes aux toits de palmes. A l´arrière plan des maisons, quelques rares immeubles ne gâchent pas trop le paysage, qu´une profusion d´arbres monumentaux confirme dans son état de tropical. Terre de pélicans aussi, c´est par millier qu´ils couvrent le moindre centimètre carré de toutes les barques disponibles, Au premier coup d´œil j´aime, je sens que je vais me plaire ici et sur les nombreuses îles de ce littoral jusqu’aux aux îles ABC : Arruba, Bonaire, Curaçao, proches de la frontière Colombienne. Le Sangria encore largement approvisionné en bouffe, après un bon repas dans mon engin flottant je rame les cent mètres qui me séparent de la plage où hier soir j´ai fait la connaissance d´Orlando. Colombien et cultivé, serveur du petit resto de plage où je retourne chargé de plusieurs livres que je vais lui prêter. Une «Polar», bière locale, en main j´observe, à la table voisine, un lourd sac à dos accompagné d´un voyageur terrestre. Niels, norvégien blond mince presque trente ans, se retrouve à la rue pour fuir les propositions ambiguës de deux compatriotes qui lui avaient «chaleureusement» offerts une hospitalité quelque peu intéressée. Au fil des tournées je lui fait part de mes craintes quand à sa destination : Puerto Ayacucho, frontière Colombienne dans la jungle et sur un fleuve. Grand, blond, les yeux bleus, du beau matériel tout neuf sur le dos et dans les poche, pas un mot d´espagnol dans la bouche, sans me prendre pour sherlock Holmes, ça ne me parait pas la meilleur idée du monde, si vous voyez ce que je veux dire. Les dix années passées sur ce continent me permettent d´imaginer un scénario plus que probable quand à ce qui l´attend, et ce ne sera pas du gâteau, quand à crier au secours dans ces coins là … Niels comme tout le monde a des défauts, mais heureusement il oublie d´être bête, et il réagit très vite aux descriptions que nous lui faisons Orlando et moi. Changement de programme, son autre alternative : connaître Tortuga. Pas de problème je peux t´y emmener avec mon bateau, dès demain si tu veut, pas cher, bien pour toi, bien pour moi. Le seul hic de l´histoire c´est que j´entendais Tortuga, 50 miles dans l´ouest de Margarita et lui disait Tortola 420 miles plein nord, la plus grande des îles Vierges. Je dois voir mes cartes pour me faire une idée précise, RDV le lendemain matin.
Jeudi 9 Mai, 9 heures le matin, son sac rangé dans la cabine avant, Niels me donne un coup de main pour appareiller, cap sur les îles Vierges où il pense trouver un grand voilier traditionnel de son pays sur lequel il a travaillé plusieurs années et rentrer ainsi chez lui par ce moyen fort attrayant. L´alizé souffle frais, 127 miles sera la meilleurs journée, quelques grains nous secoueront un peu mais sans plus. Souvent des troupes de dauphins feront un bout de route autour du Sangria, rendu peu accueillant par cette houle que nous recevons par le travers. Il tient le coup le viking, cuisine tant bien que mal à son tour et saisit très clairement la différence qu´il y a entre un voilier de 70 mètres et un autre de 7,5 mètres, on nage en pleine liberté mais ça se paye.
Nous arrivons au 13 Mai, ma montre indique midi et demi, nous franchissons le cap Est de St Croix, la plus sud des îles Vierges, mais Norman Island, l´une des petites îles du groupe principal a retenu mon attention sur la carte par la facilité d´accès de son mouillage principal. Vent d´Est toujours soutenu, toutes voiles dehors je cravache le bateau pour terminer au mouillage juste avant la nuit, sinon nous tournerons au large jusqu’au jour, trop de cailloux dans les parages. Les heures passent et mon moral baisse se sera très juste, trop juste même. Sortie de cette légère brume de chaleur, pile où je l´attendais, la rocheuse Norman. Encore une pointe et le beau mouillage, sur le papier, nous apparaît dans toute son horreur. Grand, beau, protégé mais près d´une cinquantaine de voiliers y flottent déjà mollement accrochés sur de petites bouées blanches. Vous parlez d´un coin tranquille, le soleil disparaît sous la mer et vite nous enfilons vers une bouée libre pour nous y amarrer. Je range le bateau pendant que Niels prépare un sympathique repas. On digère peinards en fumant une cigarette sur le pont très accueillant maintenant. Je compte jusqu’à trente voiliers pendant que nous contournons la pointe Ouest de Tortola, excellent, on se tire la bourre avec d´autres bateaux plus gros que nous. Passant entre des îles souvent très proches de terre nous admirons ces superbes paysages à la touche Méditerranéenne. Longue remontée, à quelques jets de pierres de la côte, qui nous emporte vers le mouillage prévu, protégé et ouvert donc accessible à la voile. Nous naviguons dans le paradis de la plaisance, des centaines de bateaux portent les logos des plus grandes marques de loueurs, beaucoup de baies offrent des coffres fixes, où l´on s´amarre simplement sans jeter l´ancre. Navigation de fainéants en somme, en ce qui nous concerne, la remonté au près serré vers Cane Garden Bay, au fond d´une crique montagneuse où les vents rebondissent dans tout les sens, sauf le bon, se déroule dans des conditions sportives, très même. En plus l´entrée balisée mesure à peine vingt mètres, en grande forme je m´applique aux manœuvres pour finir en beauté, on nous regarde et je ne vais pas faire honte au pavillon tricolore devant toutes ces étoiles à rayures qui se savent que faire ronronner leur diesel à la première difficulté venue. Légèrement décalé sur la droite, j´apprends vite à me tenir à bonne distance ce ces marins d´opérette. A terre nous dégustons des bières dont le prix, en dollars, me reste en travers de la gorge, puis Niels part en stop de l´autre côté de l´île pour voir s´il trouve son fameux bateau.
Pa n´i ba tô, la possibilité du retour en Norvège par mer se transforme en aérien, et je reste convaincu que les meilleurs prix se trouvent depuis les Antilles françaises, nous décidons d´une descente sur la Guadeloupe ou la Martinique pour son vol sur Paris, après une dizaine de jours de cabotage dans les Vierges, histoire de ne pas être venus pour rien. J´essaie de me faire le plus discret possible car il est hors de question de payer quoi que ce soit pour le séjour ici, les moyens nous manquent, donc éviter les ports et les villes. Comme nous ne possédons pas les visas obligatoires pour les voiliers, l´affaire, se résume à ne pas se faire prendre, point. L´île que nous voyons juste en face possède cette discrétion tant souhaitée, longue assez basse au nom impossible de Jost Van Dike, elle offre dans sa pointe Est un mouillage désert. Sublime petit lac protégé par un bras rocheux et une langue de sable nous tend les bras, après une courte navigation, plongée, bains de soleil pour le norvégien avide, moi je passe merci.

A l'ancre sur l'île de Jost Van Dike  et de l'autre côté du chenal Tortola, avec le viking nous furetons dans l'archipel des Iles Vierges.

A l’ancre sur l’île de Jost Van Dike et de l’autre côté du chenal Tortola, avec le viking nous furetons dans l’archipel des Iles Vierges.

La photocopie de la carte d´un loueur, sur laquelle je décide de tout nos mouvements, se révèle d´une simplicité et d´une clarté à toutes épreuves. La grande baie du parque national au nord de St John nous procure toute la verdure qui manque tellement sur les autres îles. Poussés par un vent généreux, nous arrivons dans ce cirque montagneux protégé de tout sur trois côtés. Ancrés en face d´une poignée de bungalows à demi enfouis dans la forêt, le site se révèle d´une incroyable richesse sous-marine et d´une royale tranquillité, le reste de la flotte préférant l´autre bout de la baie pour jeter leur ancre, pas de coffre ici. Durant de longues heures, chacun à notre tour, nous visitons ce gros cailloux derrière lequel le Sangria se cache de la petite houle et du vent parfois violent sous les grains inévitables de ces latitudes. Oh ! Après tout on verra bien, sans papiers ni visa on se paye le culot d´aller dans le port principal de St Thomas. Une navigation technique et quelques sueurs froides plus tard, nous pénétrons dans le frénétique port de Charlotte Amalie, pour venir jeter l´ancre juste devant les bureaux des autorités maritimes, la meilleur planque qui me soit venue à l´esprit. Montagneuse cette baie, je vois même un télécabine, longue promenade du bord de mer bien rangée, bien propre, ça sent le fric et le gros. Pendant les court moments de notre escale un incroyable ballet se déroule devant nos yeux. Des hydravions de ligne amerrissent, des voiliers entrent et sortent, de grosses vedettes maritimes assurent le transport de passagers entre les îles, et le pompon revient aux énormes paquebots qui arrivent le matin et repartent à la nuit tombante. Deux à quai, un au milieux de la rade et deux en attente dans le chenal de sortie, je vous garantis que cela fait du mouvement. Nils n´y tient plus, à la nuit tombée il plonge et nage jusqu’à la berge avec ses vêtement dans un sac en plastique. Il va faire un petit tour en ville. Bof ! Très peu pour moi, je préfère bouquiné paisiblement sur la couchette, il est vrais que lui dans une dizaine de jours il reprendra son boulot de barman là haut dans le nord et le froid.
Nous avons atteint le point le plus Ouest de notre promenade, dès demain matin nous partirons vers l´est, à travers tout l´archipel des Vierges, puis nous descendrons Sud-Sud-Est cap sur les Antilles Françaises et leurs aéroports.
Nous marchons contre l´Alizé, au près serré, le bateaux bien calé taille une belle route qui grâce à ses qualités de bon marcheur fait parfois jeux égal avec de magnifiques bateaux de propriétaires, me remplissant d´une savoureuse fierté. Je calcule les étapes de cinq ou six heures, juste bien, pas trop, sous cet acharné soleil. Les alternatives ne manquent pas dans ce groupe îles. Ce soir nous dormirons en face d´un îlot, inabordable, sauf par temps calme, dans le mouillage de île voisine je songe au désespoir de l´équipage indésirable qu´un certain capitaine y abandonna un certain jour lointain. Ils se retrouvèrent seuls, isolés de tout par des courants violents et des requins voraces, sur ce gros cailloux sans arbre, ayant mois après mois toutes les heures pour maudire leur ancien maître, Chester le pirate, l´îlot porte son nom et l´une des bières locales aussi.
Ce soir nous faisons un sort au Chili con carne, en écoutant un peu de rock´n roll, en discutant de île à découvrir pour la journée suivante, une halte de quelques heures sur George Dog, petit truc isolé de sa grande sœur, Virgin Gorda.
Décollage vers huit heure, juste après le bulletin météo, un long train de gros nuages gris nous survole sans autre conséquence que de l´ombre, très appréciée sur le Sangria qui n´en possède qu´à l´arrêt. Un plaisir cette plongée autour de ce cailloux solitaire, les poissons montrent une taille bien supérieure par rapport à ceux des baies protégées, tout inoffensifs qu´ils soient, je ne fait pas le malin. La grande baie à l´Est de Virgin Gorda nous accueille pour les deux derniers jours, dont un de repos complet, avant la haute mer. Cernée de collines à la végétation râle, peu ou pas d´arbre, sauf ceux plantés et entretenus par les hommes autour des somptueux hôtels et résidences. Elle offre le parfait décor de vacances pour les voyages de noces, version séries TV américaines, personnellement je n´ai rien contre mais ça ne m´évoque rien, aucune émotion, que dale. Trop propre, trop bien rangé, beaucoup trop net, un village de vacances pour poupées barbies, tout en bois mais ça sent le plastique, le toc.
Sur le conseil d´un black qui bosse dans la marina, nous remplissons nos bidons d´eau douce sous les douches, si cette eau est bonne pour les dos américains, vu leur paranoïa pour les microbes, elle sera acceptée par nos estomac sans l´ombre d´un doute. Le strict minimum est acheté au petit super marcher, de toutes façons sauf les produits de base le reste est infect, 17 dollars sont investit dans une bouteille de Jack Daniels, impossible d´aller boire un coup quelque part, trop cher.
Je me paye le luxe de flanquer une peur bleue à deux requins citrons qui mangeaient les déchets comestibles au cul des bateaux, leur mètre cinquante n´a pas fait le poids face à mon mètre soixante dix, je plaisante car se sont des animaux charmants totalement inoffensifs et d´une élégance féline.
21 Mai, voiles hautes, Biras Hill, l´alizé hésite quelque peu dans une mer irrégulière, désagréable, nous laissons sur notre arrière les Iles Vierges la tête pleine d´images, les mêmes que vous remarquez peut être a la vitrine de l´agence de voyage du quartier, j´ai aimé.
25 Mai, navigation de merde depuis le départ, le bateau manque de puissance pour passer dans ce clapot haché où toutes les dix vagues il pique du nez et s´arrête net. Ça gicle pas mal, nous avons toute les peines du monde à gagner dans l’Est, le temps s´allonge sans grands résultats. Je suis furieux contre ce temps à la con qui m´oblige à laisser le génois entier pour pouvoir avancer un peu, la nuit dernière ça n´a pas loupé, un grand scratch sonne le glas de cette voile presque neuve, tout juste majeure 19 ans, morte dans la fleur de l´age, quoique si François était là il me dirait sûrement que c´est réparable. Seul des groupes de dauphins égaient de temps en temps cette grisaille infâme. Sainte Patience priez pour moi, j´ai les nerfs en pelote et l´air se charge d´électricité . A une dizaine de miles dans le Nord de la Martinique, pour la Guadeloupe il faudrait cinq jours de plus à cette vitesse, la terre bien en vue je constate que la galère ne fait que commencer . Toute île et sa côte sous le vent, nous, disparaissent dans du coton noir foncé. Le plus formidable orage que j´ai jamais vu, même en Haute Savoie , se prépare à nous péter à la gueule.
17 heure que la fête commence, des éclairs zèbrent le ciel depuis l´intérieur des nuages comme un flash dans une boule de noël. Du haut, du très haut de cet Himalaya obscure, l´un derrière l´autre, des heures durant, dans un tonnerre de frappes aériennes, les coups pleuvent, secouant tout, illuminant tout. Un déluge à la Noé aplatit les vagues, nous coulons par le haut, la mer ne monte pas elle descend du ciel, pas dangereux utile même, le bateau Niels et moi on se retrouvent sans crasse ni sel. Au milieu du brouillard , entre deux coups de Karcher, l´évidence froide nous saute au visage comme un coup de pied au cul : l´orage vient vers nous …Les chocs de la foudre percutant la surface se rapprochent, voiles basses sans vent il ne nous reste qu´a subir la punition sous cet orgueilleux paratonnerre de huit mètres qu´est le mat métallique. Assis dans le carré, face à face, pâles très pâles nous attendons en comptant les secondes qui nous séparent des points d´impact, dont le nombre ne cesse de diminuer. La seule chose à faire est faite depuis longtemps, depuis le mat, avec un morceau de chaîne j´ais mis le gréement à la masse. Hébétés par les chocs de plus en plus brutaux des images dansent dans ma tête, des images de vaches décornées, de voitures retournées, de poteaux métalliques entièrement soudés, de fermes et de forêts en feu, bon il est vrais que ces trucs ne font pas partis du paysage immédiat mais tout de même. Debout, tendu, je vérifie mon calcul encore tremblant du formidable coup de massue dont le point de chute se situe à moins de cinquante mètres, de toute ma vie je n´ai jamais rien sentis de si violent, si proche, si rapide et si bref. Quarante minutes de bombardements intensifs, vidés comme deux vieux chiffons on se regardent et de la même étincelle l´espoir renaît. Le décompte des secondes s´allonge constamment, ça ne peut vouloir dire qu´une seule chose : le centre actif de l´orage s´éloigne de nous, Bingo ! Nous sommes passés à travers sans casse, nous puons comme des chacals trempés de la sueur rance de la peur.
Le Sangria dérive plus qu´il ne navigue le long de la côte, la nuit continue de se faire jour, suffisamment pour bien voir le magnifique paysage, sous les éclairs qui continuent de flasher un ciel d´apocalypse. La bagarre se situe exclusivement sur les montagnes et les reliefs de la Martinique. Au milieux de ce lumineux noir d´épouvante pyrotechnique, les avions gros porteurs, imperturbables, ne cessent d´apparaître, jaillissants de cette débauche de forces à l´état brute, très très brute. Sur un petit voilier c´est pas de la tarte, mais là haut dans un avion ce ne doit pas être une promenade pour fillettes sensibles, rien qu´à les voir j´en ai des frissons dans le dos. A aucun moment le trafic ne s´arrête, bravos les mecs. La baie de Fort de France s´ouvre devant nous, l´orage se termine enfin, il est dix heures du matin.

chapitre 14 : Margarita, deuxième

Retour à la solitude, Niels vole quelque part au dessus de l´Atlantique et moi, affalé sur le pont, j´écoute France Inter en profitant de la Baie des Flamands, une gauloise sans filtre achetée avec mes derniers francs, entre les doigts. Parti depuis trois jours dans des conditions musclées et pénibles en prenant de grosses lames par le trois-quart arrière, je profite maintenant de la sortie du soleil pour apercevoir mon prochain arrêt, l´archipel des Testigos.
Pour une routine c´est une sacrée belle routine : même mouillage, mêmes militaires ou presque car la relève a eue lieu. Je laisse Iguana pour sa voisine, Testigo Grande, où, paraît-il, on peut trouver de la bière fraîche, puissante motivation pour les 30 mn de voile. Cinq ou six cabanes à l´ombre de grands cocotiers occupent le bord d´une plaine de quelques centaines de mètres cernée par de respectables collines.
Une poignée d´hommes travaillent à la remise en état d´un chalutier tiré au sec sur la plage. Une demie douzaine d´enfants braillards se disputent une balle de chiffon, sous l´abri d´un toit de tôle, entre de gros piquets, deux hamacs hors d´age attendent des passagers, pas trop gros si possible. Une hutte aux murs ajourés de deux mètres par deux, croulante et crasseuse, se cache autant que s´appuie sur une invraisemblable pile de cannettes que déchargent une ligne d´hommes et de femmes, après les avoir extirpées des entrailles d´un petit caboteur, frère jumeau de l´African Queen. A ma demande un vieillard édenté vêtu d´un souvenir de pantalon ficelé en dessous d´une brioche de conséquence, prend deux bières au fond d´un congélateur arrivé ici avec le deuxième voyage de Christophe Colomb et le miracle se produit. Sur cette île à dix degrés de l´équateur, où marcher pieds nus demande une préparation digne d´un sorcier vaudou, les bières sont fraîches, glacées même. J´ai l´air de donner beaucoup d´importance à la température des boissons, c´est on ne peut plus vrais car après des jours ou même des semaines, par quarante degrés hydraté à force de café brûlant et d´eau tiède une simple mousse frappée possède plus de prestige qu´un champagne millésimé.
Le physique de mon Humphrey Bogart local diffère quelque peu de l´original. Petit, râblé, une fine moustache sous une casquette autrefois blanche, chemise débraillée sur un ventre conquérant, j´ai l´immense privilège de vous présenter l´Amiral, capitaine armateur du Santa Emiliana ravitailleur des îles alentour. Haut en couleurs et bas de morale, nous passons une bonne partie de la soirée à égrener nos souvenirs salés, contrebande, trafique en tout genre, pillage d´épaves, j´en passe et des meilleures.
En fin de matinée deux coups de sirène saluent le départ de l´Amiral, en route vers Margarita où nous devons nous revoir dans quelques jours. Grains forts et violentes rafales au programme du jour, comme aucun impératif ne me presse, je reste ici, peinard, un jour de plus.
Le visage fouetté par le vent, du haut des 250 mètres de cet observatoire le spectacle de ce groupe îles entourés d´une mer moutonnante sous de lourds nuages noirs, avec au loin la chaîne de montagnes côtière du Venezuela continental, évoque en moi de lointaines lectures faites de drapeaux noirs, sabres d´abordages et coffres aux espèces sonnantes et trébuchantes.
Quel changement avec hier, ciel bleu, douces vagues rondes, vent et courant à faveur, la Caraïbe des bons jours. 18 heures l´ancre s´enfonce mollement dans le sable à quelque encablures de l´African Queen qu´une nuée de pélicans occupe déjà.
Je fais une découverte surprenante chez ce cordonnier syrien qui répare mon pauvre génois déchiré au large de la Martinique. Il boit du maté, infusion d´origine argentine que l´on boit avec une paille métallique dont je suis grand consommateur depuis mon long séjour en Patagonie et qu´importe du sud de l´Amérique la nombreuse colonie syrienne. Bizarre ? Pas vraiment, à la suite des allers et retours des immigrants entre les deux pays ils rapportaient souvent dans leurs bagages cette herbe et la faisait goutter autour d´eux jusqu’à transformer la Syrie en troisième pays consommateur derrière l´Argentine et l´Uruguay. Boisson aux propriétés toniques, un peu à la manière du thé ou du café, bue par le président de la république et par le dernier péon au fin fond d´un ranch de Terre de Feu.
Porlamar où je me rends aujourd’hui, fait figure de capital pour Margarita par sa taille et son flux incessant de touristes venus du monde entier et sa forêt de buildings démesurés, dus plus au blanchiment d´argent qu´à une réelle demande immobilière et restant vides la plus part du temps.
La presqu’île fermant la baie dépassée, je rentre dans le plus grand mouillage que j´ai vu depuis longtemps. Près d´une centaine de voiliers de tous pays font face à une misérable marina, une plage bordée de palmiers et une longue file de petites guinguettes construites à même le sable. De l´autre côté une incroyable quantité d´immeubles modernes bouchent un horizon que dominent fièrement les 1300 mètres du massif au pied duquel se cache la vraie capital Asunción. Aux vues des facilités offertes par ce mouillage il deviendra mon port d´attache jusqu’à la fin de la saison cyclonique, cette région de la Caraïbe se situe, en théorie hors de leurs trajectoires dévastatrices.
Arrivé hier je partirais dès demain matin, cap sur l´île voisine de Coche.
Je longe la côte sud de Margarita pendant deux heures, puis repère et passe la bouée qui indique des hauts fonds et fais route au près serré vers la protection d´une longue langue de sable, parfait pour jeter l´ancre. Basse , déserte sauf en son centre où des bungalows se perdent dans les palmes et les fleurs, cette partie de l´île se peuple le jour seulement grâce aux différents bateaux, du catamaran à voile de vingt cinq mètres à la barque à moteur de quatre places, qui font des sorties pour la journée depuis Porlamar. Dès quatre heures tout le monde repart, la plage se vide et un calme royal s´impose dans le soleil couchant. L´eau est plate mais trouble, sans doute à cause des fonds vaseux, de nombreuses barques de pêche passent et repassent non sans répondre à mes saluts amicaux. Au bout de sa chaîne le Sangria pointe son nez vers l´est, d´où vient le vent, dans notre dos juste une silhouette se détache sous ce soleil mourant, étape de demain ,Cubagua.
9 heures, l´alizé poussif caresse les voiles, pas à pas je vois se préciser ce gros cailloux rouge et ocre, de petites taches vertes apparaissent près des berges le reste évoque plus un décor de western qu´une île tropicale.
Des toits de cabanes posés près de la pointe où s´élève clair et net un phare rayé de rouge et de blanc. Comme indiqué sur la carte, une épave calcinée et à demie coulée d´un vieux ferry marque l´entrée du mouillage proprement dit. L´eau d´émeraude laisse présagée une belle plongée, toutes voiles dehors le sondeur indique la lente remontée des fonds. Trois, deux quatre vingt, deux cinquante, stop, les voiles glissent sur le pont, la chaîne file entièrement ses vingt mètres, dix minutes plus tard le bateau est rangé et moi dans l ´eau. Sable blanc parsemé de touffes d´une végétation parfois couverte d´une sorte de moules et entourée d´une variété de poissons un peu moins colorés que sur les coraux. Je descends raser le sable et quelques endroits rocheux, j´approche d´un trou et regarde dedans. Oups !
Un gros œil me fixe étrangement, un peu d´air, de retour au même endroit je constate que c´est bien un regard vivant qui m´observe du fond de cet espèce de terrier sous-marin. Un poulpe, qui de son corps souple remplit cette grotte et surveille, inquiet sans doute, cette grande bestiole dont la seule tête dépasse en taille tout son propre corps. Peut être le plus bel habitant des fonds marins, une élégance souple de danseuse de flamenco, partant comme une fusée à la moindre alerte. Je vous donne une recette de beauté suprême : repérer un poulpe sans jamais le perdre de vue, à plusieurs reprises approchez vous de lui presque à le toucher lorsqu’il a trouvé un creux de roche pour se cacher, puis, lentement de la plus grande douceur dont vous êtes capable, passez votre doigt sur son corps en une caresse d´une infinie douceur, devant vos yeux ébahis, sous votre doigt précisément, la pigmentation polychrome devient mouvante et change sans arrêt de couleur. Il ne change pas du bleu au rouge, mais d´une subtile combinaison de tons à une autre toutes plus complexes les unes que les autres. La beauté ne fait pas souvent bon ménage avec l´intelligence, suivez mon regard, dans le cas qui nous occupe si. Un jour en Méditerranée Cousteau et son équipe repèrent des poulpes dont un se cache dans une amphore, bien jusque ici rien de particulier alors l´incroyable se produit. Dans un bocal de verre muni d´un couvercle à vis ils enferment une crevette, met de choix pour le poulpe moyen, déposent ensuite le bocal devant l´amphore et son habitant, s´éloignent et filment. Le calme revenu dans son proche entourage notre pieuvre risque un tentacule, puis deux et sort enfin en direction de cette curieuse chose transparente, la touche ,l´inspecte, jusqu’à saisir qu´elle est faite de deux parties et qu´à l’intérieur un super casse-croûte attend. L´un des tentacule s´enroule autour du couvercle force dans tout les sens puis comprend qu´en allant vers la gauche il n´y a plus de résistance, un tour, deux tour, le couvercle libre est abandonné par le tentacule qui entre doucement dans le bocal, attrape la crevette et la mange. Donnez donc un ouvre boites à votre chien et nous verrons combien de temps il va mettre pour ouvrir son pedigree-pal. En fait ce stupéfiant animal souffre d´un handicap qui l´enferme dans un rang relativement médiocre de l´évolution, sa trop courte vie, moins de cinq ans. Si en trois minutes il dévisse le couvercle d´un bocal qu´il n´a jamais vu, je n´ose imaginer ce qu´il ferait d´un moteur après trente ans …
Je partage ce mouillage de plus d´un kilomètre de long avec seulement deux autre voiliers, deux allemands si j´en crois leurs pavillons ,soirée calme illuminée par les délires colorés du colombien Garcia Marquez et sa littérature chaude et violente comme son pays.
Robledal, grande baie à l´extrême ouest de Margarita, me coûte un furieux louvoyage dans d´énergiques rafales, deux heures de lutte pour remonter les trois miles qui séparent la pointe sud-ouest, où disparaît Cubagua, et le village en face duquel je veux m´arrêter. Il me faut une bonne météo pour faire les cinquante et quelques miles de jour affin d´atteindre Blanquilla, l´île la plus nord de tout le groupe.
Ici la pêche est omniprésente, petits, moyens et gros bateaux arrivent au quai de béton et souvent font la queue, déchargent pèsent et voient disparaître leur cargaison dans toutes sortes de véhicules plus ou moins réfrigérés qui partent ensuite vers les diverses usines aux quatre coins de l´île. A voir la flottille au repos et l´agitation de celle en activité, pas doute c´est une affaire qui marche. Long village bas, étiré sur la côte, blanc de mur, rouge de toit, que rafraîchissent de grands arbres aux lourds feuillages, adossé à une montagne de terre rouge et ocre qui dans le soleil couchant se pare de surprenantes couleurs chaudes que tempèrent légèrement quelques taches de verdure.
Je fais route plein nord depuis l´aube avec une météo stable, je remonte le vent sous un angle ouvert qui donne au bateau stabilité et vitesse. D´après mon estime l´heure d´arrivée me laissera une bonne marge de sécurité pour l´atterrissage et un éventuel changement avant la nuit. Le Sangria affiche vaillamment cinq nœuds, plus le courrant montant. Plongé dans mes calculs aussi rigoureux qu´inutiles je relève la tête pour assister à mon dépassement par l´animal le plus improbable, fière voici deux minutes je plonge maintenant à la Jacques Mayol dans les abîmes insondables de la honte. Moi capitaine émérite, ancien régatier, je me fait proprement doubler, lentement mais inexorablement, contre le vent, à plus de dix miles de la terre la plus proche, doubler donc, par un grand papillon jaune !
J´avais déjà du aller en Bretagne pour voir planer de petits papillons bleus ,il m´aura fallut venir en Caraïbe pour en voir un gagner contre un vent frais et le faire à près de six nœuds. Je me suis couvert de ridicule mais dans la joie et la bonne humeur.
Los Hermanos crèvent l´horizon de leurs longs doigts de granit, petit groupe de pitons rocheux au large de Blanquilla qui s´élèvent verticalement à plus de quatre vingt mètres et rendent visible de loin la très basse côte de île que l´on ne voit que lorsqu’on a le nez dessus, ou presque. Rocheuse , des arbres solitaires, au raz de l´eau, de molles ondulations la vallonnent et une colonie de cactus de tout poils, enfin épines, l´habille très légèrement. quelques baraquements marquent la place du poste militaire, vers lequel je dirige mon étrave puis fait demi tour épouvanté par la présence d´un gros groupe électrogène. Le teuf-teuf et la fumée d´un gros diesel ne font pas partie de ce que j´appel un mouillage de rêve, trois cent mètres plus loin, en face d´un arbre aux allures de bonzaï sur vitaminé, je trouve mon bonheur et le garde.
Muni d´un petit sac à dos d´une casquette et de bonnes chaussures je pars faire une longue promenade sur l´île en direction de la côte au vent, celle qui reçoit directement le vent et les vagues. Tout les deux ou trois cent mètres un petit groupe d´arbres donne un peu d´ombre, pour le reste des cactus et une herbe clairsemée composent l´ensemble de la végétation. La faune se compose de deux éléments, des lézards noirs gris ou verts foncés et de beaux iguanes à crête particulièrement craintifs d´une taille allant jusqu’au gros chat, point à la ligne. C´est plutôt pauvre en comparaison des fonds marins, seules des myriades d´oiseaux réveillent un peu ce quasi désert .Faut vraiment avoir envie de marcher sous cet effroyable cagnard, dès les cinq premières minutes je dégouline de sueurs en souriant à l´évocation de l´image carte postale dont rêvent beaucoup de gens et qui se révèle en fait un désert chiant et complètement invivable, les seuls coins d´ombre agréables étant infestés de moustiques. Outre les militaires les seuls humains qui y vivent ne passent ici que trente à quarante jours, juste le temps d´une campagne de pêche et dorment sur les chalutiers ou dans des campements improvisés et fuient l´île dès que possible.
De retour au bateau, après un rapide calcul sur la carte, j´estime à dix ou douze kilomètres ma petite promenade, pas étonnant que je m´écroule sur la couchette sans même me préparer à manger.
La plongée offre la richesse sublime des fonds de roche et de corail, sur cette côte sud je fais la connaissance d´un poisson à la réputation douteuse. D´un mètre, au comportement proche du doberman, il vous regarde de côté et se place toujours derrière vous, le barracuda. Un corps en forme de torpille, une queue verticale et une mâchoire à faire pâlir d´envie un pit-bull, mâchoire qu´il montre sans arrêt à la moindre alerte. En réalité c´est du flan, prédateur oui mais complètement inoffensif, sauf blessé, seul ou en bande, toujours menaçant il ne passe jamais à l´acte et finit par faire partie du paysage un peu à la manière du chien de la maison d´en face qui chaque jour vous grogne en vous montrant les dents sans jamais rien faire d´autre.
La nuit dernière, ne sachant pas quoi faire, j´ai regardé passer une ville .Pour moi c´était une ville, pour les instructions nautiques une mise en garde pour cette région du déplacement, de jour comme de nuit de gigantesques plate formes pétrolières, surprenante montagne de lumières glissant lentement au milieux de l´obscurité.
Un petit bout de la matinée suffit pour rejoindre la côte sous le vent et son mouillage en face de trois palmiers presque incongrus au milieu de tout ces cactus. Arrêté à vingt mètres de la plage blanche, deux voiliers comme voisins, je plonge pour mettre à l´épreuve les superlatifs dont le guide pare les fonds marins. De deux à vingt mètres de profondeur sur plus de cinq cent mètres de longueur, une intense profusion de tout ce qui, fixe ou mouvant, animent le plus riche échantillonnage de beauté silencieuse dont on puisse rêver. Barracudas flâneurs attentifs, bonites nageant comme volent les hirondelles, poissons comme des couteaux nageant la tête en bas, poissons coffres, carrés se déplaçant en toute direction à l´aide de deux petite nageoires latérales, anges plats rayés de noir et de blanc, rouges gros yeux toujours à la recherche d´un trou pour faire une pause, bancs de calamars aux reflets d´arc en ciel, gros perroquets déclinants des verts et des bleus, troupes de chirurgiens que l´on traverse sans les faire fuir, gorgones , coraux, trucs et machins placent ce site au même niveau que la grande barrière d´Australie. Ivre d´images, de retour contre le voilier, je sursaute au contact de quelque chose sur mon corps. Je me secoue et chausse de nouveau mon masque pour voir cette invisible menace chatouillante, je finis par attraper dans mon champs de vision un petit poisson noir et blanc à la forme de requin qui cherche absolument à me toucher. Tranquille dans le creux de la main il accepte mes caresses, de longues minutes nous restons à jouer une partie de touche-touche, bien qu´inconnu je pense a une espèce de rémora qui vit au contact d´un poisson beaucoup plus gros que lui bénéficiant ainsi de sa protection.
Luis, un pêcheur passe faire du troc, bonites pour cigarettes, je profite de l´aubaine pour prendre un cour sur les ligne de traîne. Bien qu´handicapé par la faible vitesse du Sangria j´emmagasine tout pleins de trucs pour améliorer l´ordinaire du bord, connaissances qui se montreront particulièrement efficaces le long des côtes par vent frais et d´un prix de revient défiant toutes concurrences. Le prix du moindre rapala, appât et hameçon de haute mer, dépassant allégrement les cent francs et d´une espérance de vie extrêmement limitée due le plus souvent à la morsure d´une pièce parfois énorme ou la rupture de la ligne du fait d´un poisson aimant trop la vie.
Je gagne quelques dollars en vendant des cartes de Colombie à un maréchal ferrant ,naviguant avec sa plantureuse copine sur un très joli voilier de neuf mètres acheté quelques mois plus tôt en Martinique et voguant comme moi au hasard des coups de cœur et des rencontres.
De temps en temps un petit avion dépose une douzaine de touristes sur île pour la journée qu´un gros 4X4 transporte sous les trois palmiers juste devant les voiliers. Souvent bronzés comme des cachets d´aspirine, ils mettent un peu d´animation et bavent très certainement d´envie à nous voir sur nos fringants instruments d´aventure. D´un peu partout, ils viennent souvent d´Argentine et c´est toujours un grand plaisir pour moi de parler de cette terre que j´ai tant aimée, pétrie de tangos, de grandes solitudes et de viandes grillées.
Pratiquant depuis l´enfance un sport pour lequel je me croyais pas trop mauvais et même plutôt bon, je viens juste de me couvrir de ridicule devant ces saloperie de gros lézards, courir dans le lit d´une rivière en sautant de rocher en rocher, fait partis de l´entraînent pour le ski. pour une raison qui m´échappe j´ai décidé d´attraper un iguane à la course. Placide, la plus part du temps immobile, cette sacrée bestiole déploie une phénoménale agilité quand il s´agit de prendre la fuite entre les buissons ou sur les roches volcaniques du bord de mer. Une fois, dix fois je tente ma chance, mon meilleur score sera un bout de queue me glissant des doigts entre deux gros blocs noirs. Maintenant que je les ai tous loupés je peux bien vous le dire, l´iguane grillé comme il se prépare au Mexique arrive juste derrière les meilleurs morceaux du bœuf, délicieux. Couleur du poisson, consistance croquante de la pomme, une saveur aux alentours de la langouste et de la grenouille fait de ce reptile un met de choix sur beaucoup de tables du monde entier, facile à chasser très simple à élever, on le nourrit de la même manière que les cochons avec des déchets alimentaires. Propre et silencieux il s´utilise aussi comme animal domestique il débarrasse ainsi une maison de tous les insectes parasites. Une fois en mouvement c´est également un redoutable prédateur pour les petits rongeurs, dans mon assiette ou pas, il m´inspire de la sympathie.
Passablement déçu, j´arrive à Puerto Américano, une petite baie circulaire de cent mètres de diamètre bordée de falaises en dentelle noire, éboulées dans le fond qui fait face à la toute petite entrée, une plage de l´eau bleu claire qu´agite un ressac persistant. Une petite maison sert à réceptionner les visiteurs dès leur descente d´avion en provenance de Margarita.
De temps à autre, les pêcheurs tendent un filet en travers de la passe et attendent que le courant le replissent des poissons qu´ils iront vendre de l´autre côté de île sur de gros bateaux chargés de glace, qui, une fois pleins iront le livrer aux Antilles Françaises. Les langoustes prises par centaines aux casiers approvisionneront les tables des restaurants de la grande voisine touristique, un excellent bizness croyez moi.

Appareillage d'un Armagnac venu de Martinique sur cette splendide île de Blanquilla à 50 milles dans le nord de Margarita, l'un des meilleur spots de plongée de la Caraïbe.

Appareillage d’un Armagnac venu de Martinique sur cette splendide île de Blanquilla à 50 milles dans le nord de Margarita, l’un des meilleur spots de plongée de la Caraïbe.

chapitre 15 : Tortuga – Porlamar

Le cap au Sud-ouest m´emporte dans le soleil couchant vers Tortuga. Chaque fois que je peux je navigue de nuit, visibilité bonne et confort de loin préférable sans cet impitoyable soleil. Le bateau, bien réglé, file gentiment sur une mer tout juste ondulée. Si le vent se maintient, la nuit et un bout de matinée suffiront pour couvrir les 60 miles qui la séparent de Blanquilla. Navigation calme sur une mer vide, quelques sueurs froides un peu avant l´aube, mon GPS portable refusant obstinément toute discussion. La notice et 15 minutes plus tard il retrouve ses satellites pour afficher un point qui nous situe à moins de 15 miles de la baie protégée par un lagon. Dans ce jour naissant, une fine ligne sombre trahie la présence de la côte basse de cette île qui n´a rien à voir avec les pirates, cette autre Tortue se situant proche d’Haïti. Comme beaucoup d´îles basses à fort courant, son approche d´apparence simple recèle des pièges dans lesquels plusieurs voiliers sont déjà tombés si j´en crois les deux épaves posées sur le récif protégeant le lagon. Tous les marins vous le diront, la vue d´une coque de voilier sur des cailloux laisse toujours un drôle de goût amer au fond de la bouche. Et si c´était moi le prochain…
J´ai beau rester très prudent et faire tout bien comme dans le manuel, le risque potentiel demeure. Je laisse à une bonne centaine de mètres sur bâbord les rochers affleurants et les grosses vagues que leur présence provoque. Derrière une langue de sable, une demie douzaine de bateaux sommeillent en face d´une interminable plage qu´aucune ombre n´adoucit. Plusieurs bouquets d´arbres entourent le lagon et une douzaine de cabanes abritent les pêcheurs durant leurs longs séjours ici. Le reste visible de l´île n´est que pierre, sable, cactus et arbustes rabougris, du moins aussi loin que porte le regard. Un petit mètre d´eau sous la quille, il est 10h30 et l´eau bout pour le café, le thermomètre affiche 38 degrés, un courant d´air traverse la cabine depuis le capot avant et je me sens extrêmement bien. Gavé de promenades et de baignades, aujourd’hui le Sangria court parallèle à la côte de Tortuga vers l´ouest et les deux petites îles jumelles de Tortuguillas. Proche de la terre, la ligne de traîne de Luis se révèle particulièrement efficace, à peine mise à l´eau une bonite mord. Du poisson pour midi. Je rebalance la ligne pour l´enrouler sur sa boite de conserve. Paf, et de deux. Pas à dire, le Luis il ne s´est pas foutu de ma gueule, ça marche d´enfer son bricolage fait d´un poids et un mètre plus loin un gros hameçon entouré de 20 cm de corde effilochée. Dès que ma vitesse atteint 4 ou 5 nœuds, la première bonite (poisson noir aux reflets bleutés d´une chair semblable au thon) qui passe est pour moi. Trop fauché pour m´acheter un fusil sous-marin je dois me contenter des prises faites en mer. D´un autre côté, ça m´évite le risque de la ciguatera, toxine qui s´accumule au fil du temps dans les poissons corallien du nord de l´arc Antillais et leurs prédateurs. Plus le poisson est gros plus le risque potentiel est important.
La faible profondeur de ce plateau sous-marin qui prolonge l´île de la Tortue vers l´ouest donne à la mer une couleur claire, à peine ponctuée de quelques taches sombres. Devant l´étrave, les deux îlots couverts d´arbres demandent une attention soutenue pour se glisser entre eux. Un long récif à fleur d´eau et des fonds inférieurs à deux mètres me laissent tout de même arriver à petite distance du bord, que prolonge une fleurissante mangrove. Sous les tropiques, qui dit végétation abondante dit eau douce, et qui dit eau douce ajoute immanquablement moustiques. Cette promenade de rêve sur ce paradis vire à l´enfer sitôt le pied posé sur la grève. Par centaines, ces saloperies de bestioles attaquent, vous parlez d´un comité d´accueil. Demi tour ! Depuis l´Amazonie je ne les supporte plus. Par chance, l’île voisine est boisée mais sablonneuse, sans flaque d´eau, aucun insecte ne vient me pourrir la vie, outre les éternels lézards. De petites traces zèbrent le sol et je décide de suivre l´une d´elle, histoire d´en avoir le cœur net. Des bernard-l´hermite ! L´île en est pleine ! Loin de la mer, ils se baladent avec leur coquille d´emprunt en laissant derrière eux des traces en pointillés autour d´une ligne faite par leur maison qui glisse sur le sable. Penché sur la table à cartes, je calcule mon retour sur Porlamar contre le vent et le courant : un jour pour Robledal, un jour pour Cubagua, un autre à Coche et encore un pour arriver à Porlamar si tout va bien. Disons une semaine pour éviter les surprises. Le niveau du ravitaillement baisse, pas le choix il faut rentrer et trouver un truc pour faire grossir mes 40 dollars.
Samedi 28 juin, un long et pénible louvoyage me permet d´admirer la partie sud de Tortuga, plus montagneuse, parsemée de groupes d´arbres très verts, elle n´offre aucun abri valable sauf Puerto Carenero devant lequel j´aperçois une mignonne petite chapelle blanche posée à même la plage. Après avoir fuit la pointe est comme la peste, que les haut-fonds et les courants forts rendent très dangereuse, je tire des bords plutôt vers le large car les abords immédiats du continent se couvrent de violents orages chaque nuit. Côte où la pétole règne en maître dès que le soleil s´incline sur l´horizon, vous comprenez que sans moteur c´est des coups à partir je ne sais où avec le courant.
Le vent en plein dans la gueule, des grains forts jusqu’aux environs de minuit ne me laissent pas beaucoup de répit. L´intense trafique interdit tout repos prolongé, une demi-heure par ci par là.
Quatre heures du matin, je passe la tête dehors pour constater que quelque chose ne colle pas. Sans doute le faible vent et une vague bizarre ont fait échapper le bateau au contrôle du régulateur, car le voilier en travers dérive lentement en suivant le lit du vent. Je remets le bateau en route dans la bonne direction, le pilote en marche ne contrôle plus la route, je ne comprends pas. Je revérifie tout, réglage, tension, angle, état de la mer, force du vent, rien ne cloche et pourtant le bateau s´écarte de sa route dès que je le confie au pilote. Un sombre pressentiment au cœur, le corps penché sur l´arrière, je palpe les différentes parties du régulateur d´allures. Mes doigts suivent vers le bas le tube de la pale immergée. Cassé net, cette pièce qui ressemble à une grosse rame articulée dort maintenant par 180 mètres de fond. Au milieu d´un flot d´effroyables jurons, je renvois toute la toile et prends la barre pour rejoindre au plus vite Robledal. Sans pilote et sous ce cagnard de feu, n´importe quelle balade se transforme en cauchemar, et avec mes 40 dollars n´importe quelle solution relève de l´utopie.
M…, m… et rem… Doucement ballotté dans cette baie de Robledal je tourne et retourne le problème dans ma tête. Pour faire faire la pièce, je crois que je sais où et par qui car l´autre jour quelqu’un m´a parlé d´un Suisse et de son atelier près de la marina de Porlamar. Il paraît que ce mec bosse bien et répare plein de choses sur les voiliers de passage, ça me fait déjà une possibilité. La vente du quatre chevaux Yamaha échangé aux Canaris contre le pilote fabriqué avec François, devrait largement couvrir les frais de la réparation. Dès la solution entrevue, je respire un peu mieux.
Dans ce vent sautillant d´une force à l´autre sans arrêt, la remontée sur le phare de Cubagua contre vent et courant, d´une réduction à un renvoi de toile m´occupe jusqu’en fin d´après-midi. Garé à côté de l´épave du ferry, j´agrémente mon riz de quelques coquilles Saint-Jacques récoltées sur de petits arbustes sous-marin.
Premier jour de juillet. A peine le phare franchit, une joyeuse bande de dauphins, une bonne quarantaine au bas mot, me dépasse dans de sonores éclaboussures. A mi-chemin entre ces deux étapes, un cercle cyclopéen tourne et ondule dans le ciel. Par centaines, non, par milliers, des pélicans tournent ce manège dans le sens des aiguilles d´une montre. Soit dans le ciel, soit posés sur l´eau, ils tournent. La raison de cet étrange ballet m´échappe totalement. Juste assez pour me laisser passer sans risque pour eux, devant l´étrave. Ils s´envolent pour reboucher le trou dès que je me trouve à bonne distance.

Mercredi 2 juillet, sous de capricieuses risées, frôlant l´abordage, virements après virements, je termine ma remontée sur Porlamar au milieu d´une bonne centaine de voiliers. Seul à la voile, le slalom entre tous ces bateaux ancrés me procure un plaisir épicé, pas de droit à l´erreur, et vu la gueule de mon annexe il me faut absolument jeter la pioche le plus près possible de la plage.

Bien au large dans l'ouest de Margarita un gros coup de pompe pour un petit oiseau.

Bien au large dans l’ouest de Margarita un gros coup de pompe pour un petit oiseau.

J´aime ce mot : caravansérail, et il tombe pile poils pour décrire l´atelier de Michel sorte de capitaine Achab, cultivant de broussailleux favoris, tout juste dégarnit, d´un blond sombre légèrement pailleté de gris. Il répare tout ce qui peut tomber en panne dans une petite maison, mi-habitation mi atelier, que prolonge un long avant-toit où s´entassent pêle-mêle : 3 singes, 4 perroquets, 18 chats, 9 chiens. La partie fixe du décor offre aux regards interloqués du visiteur, vieux frigos, ventres de machines à laver, restes de moteurs, pièces, vis, écrous, boulons, tiges, axes et si je me laisse aller je peux noircir le reste de la page en ne citant que la moitié des choses inertes présentes. Il a troqué, voici près de vingt ans, les brumes de sa froide Helvétie pour le riant soleil du Venezuela. Ancien voisin, tout en évoquant nos souvenirs communs, je lui fais part de mes soucis mécaniques. Ayant repéré le même pilote sur un petit voilier français, Michel pourra disposer d´un modèle à copier. Vu le travail à faire, les matériaux à employer, les 20 dollars demandés me paraissent des plus raisonnables. Je dispose d´une semaine pour trouver l´argent en vendant mon moteur hors-bord qui occupe de la place, pèse 12 kilos et dont le litre d´essence du réservoir continu intacte depuis près de six mois. Bouche à oreille et petit papier laissé à l´épicerie de la marina font apparaître, deux jours plus tard, Ale et sa petite femme ronde d´un sixième mois. Argentin et Uruguayenne, nouveaux propriétaires d´un Señor Buffalo, voilier de dix mètres en acier, ils cherchent un moteur d´occasion pour leur Zodiac. Payable en deux fois, ces 400 dollars me sauvent la vie et le moteur facilitera bien la leur.

chapitre 16 : L’éditeur

La tête dans le cul et les yeux pas complètement en face des trous, le rhum d´hier soir veut à tout prix avoir raison de mes neurones. Les pâtes délicieuses et le liquide abondant sur un voilier suisse, connu sur l´île de Madère, ont fait de cette soirée un moment chaleureux.
Légèrement gêné par le manche de la hache que je sens dans mon crâne, je profite des quelques jours qui me restent avant la livraison de mon régulateur pour faire les menues emplettes et gagner un peut d´argent en nettoyant la couche de plus 50 cm de faune et de flore accumulées sur la coque d´un gros voilier immobile depuis longtemps. Cheveux blancs mi-longs, sourire à ne regarder qu´avec de bonnes lunettes de soleil, grand, plutôt bien conservé, dragueur que le moindre jupon met dans tout ses états, hypocondriaque systématique, Philippe fatigue le public le plus patient au bout d´un quart d´heure à l´énoncé de ses encyclopédiques problèmes. Ayant abandonné l´audiovisuel parisien depuis une quinzaine d´années, propriétaire du grand voilier que je nettoie péniblement, il se débat au Venezuela, noyé sous des catastrophes qui n´arrivent qu´à lui.
Le besoin se faisant sentir de renouveler la bibliothèque du bord, je prends mon courage à deux mains et mon sac de livres de l´autre. Tous les bateaux français, vu que j´ai beaucoup de mal à lire le finnois, l´allemand ou le norvégien, de ma connaissance ayant été visités, il me faut un voilier récemment arrivé. Un beau grand sloop de quinze mètres, battant pavillon tricolore, retient mon attention. Visiblement neuf, à peu de distance, j´aperçois deux personnes sur le pont. Hop ! Je saute dans mon engin de plage couvert de rustines, les fesses bien au frais dans les perpétuels centimètres d´eau que je transporte partout, à grands coups de mes petites rames je vogue à la rencontre de cette formidable machine, un Bénéteau 50. Après avoir dit bonjour poliment, à l´énoncé de mon souhait d´échanger des bouquins, un furieux éclat de rire retentit par ce clair après-midi d´été. Tout en bas, juste au ras de l´eau, seul dans ma pourriture gonflable, je ne sens tout d´un coup très petit et surtout très con. Je possède un sens aigus du ridicule et là je barbote gentiment dedans.
Ce grand con plié de rire dans son putain de cockpit, s´excuse gentiment et m´invite à monter à bord. En général les gens qui naviguent sur d´aussi beaux bateaux ne vous font jamais monter, ils vous regardent comme si vous étiez une quelconque merde flottant à la surface. La quantité d´éducation étant souvent inversement proportionnelle à la somme d´argent déboursée pour le bateau. J´attache mon truc et grimpe sur le voilier, une chaleureuse main tendue s´accompagne du nom de son propriétaire : Jacques, capitaine du bord. Viens que je te présente mon patron, Mr Gallimard Antoine, éditeur …
Évidemment, tomber sur «the» éditeur cela ne manque pas de charme vous en conviendrez. Rafraîchis d´une bière, alourdis d´une formidable pile de bouquins neufs, invité à manger le soir même, je rentre au bateau un brin ému. Seule petite ombre au tableau, Mr Gallimard prend l´avion pour Paris le jour même, je n´aurais donc pas l´occasion de faire plus ample connaissance, dommage.
Ti´punch à l´ombre, viande de bœuf en sauce, vin de bonne facture, musique à choisir au milieu d´une très haute pile, plaisirs rares d´autant plus précieux qu´offerts de bon cœur. Pendant les longues heures de la soirée j´apprends, je fais part à Jacques de mes doutes dans certains cas de figure, skipper professionnel depuis plus de vingt ans, ses réponses tombent claires nettes et précises. Encore merci.
Amateur non éclairé de BD, Jacques sollicite une aide. Enchanté d´étaler ma science, je lui suggère quelques petites merveilles comme « Ballade sur la mer salée », « Les passagers du vent », « Le vaisseau de pierre », « XIII », « Silence ». Une bonne vingtaine de titres. En gros, ce que l´on fait de mieux dans plusieurs styles de bandes dessinées.
En plastique, de la taille d´une bouteille de plongée, une pompe met sous pression le liquide, un tuyau terminé par une gâchette. Voilà un pulvérisateur. Cet outil s´emploie pour traiter les vignes notamment, sur un petit voilier il se transforme en objet de luxe : une douche. Depuis cette découverte, je ne manque pas un magasin de jardinage, mais son prix, bien que modeste, reste prohibitif. La semaine dernière au bar de la marina j´évoquais mon souhait d´en trouver un d´occasion. A ces mots, Bernard, un Suisse xénophobe, raciste, alcoolique et très con dont je me suis toujours demandé ce qu´il foutait dans ce pays remplit de nègres et de métèques si loin de sa bien propre et bien rangée Helvétie natale, me propose de me faire cadeau du sien. Bien rincé avec de la javel je ne devrais pas trop me salir avec. Plusieurs jours passent sans aucun signe de voir la promesse tenue, le croisant sur la plage je lui rappelle sa promesse. D´excuses bidons en faux fuyants, je devine qu´il a changé d´avis, 50 francs français et dix minutes plus tard il dépose la douche à mon bateau. Comme partout ailleurs, dans les gens de bateaux on trouve à boire et à manger, par contraste avec des individus comme lui, les humains valables n´en sont que plus lumineux.
Michel a fait un travail remarquable. Non seulement il a réparé la pièce mais en plus il l´a faite beaucoup plus solide. Ravitaillement et eau douce sont à bord. Une large spatule en main, je débarrasse la coque, en deux petites heures, de tout ce qui peut freiner le glissement du voilier dans l´eau. Ce travail me plait car en décollant toutes sortes d´êtres vivants je me retrouve entouré d´une myriade de petits poissons venus casser une petite croûte. Dans deux mètres de profondeur, je reprends mon souffle en regardant ce qui se passe autour de moi. Le masque au ras du fond, je suis brutalement attaqué par un crabe à peine gros que mon poing. Les poumons plein d´air, je retourne au combat. Il avance vaillamment sur moi, les pinces haut levées. Admirable petit samouraï, il tourne et danse à la manière des animaux qui ont inspirés les arts martiaux, nullement impressionné par mes 65 kilos. Je finis par prendre la fuite, vaincu, honteux, laissant ce chevalier en armure, les pinces souillées du sang de mon petit doigt.

chapitre 17 : Et de deux

Après une longue promenade du côté d´un profond golfe faisant partie du continent, je me retrouve de nouveau à Porlamar plus fauché que jamais. Sous l´ombre d´un palmier, je sirote une bière en échafaudant des combines pour me renflouer, sans grand résultat d´ailleurs, quand un nain à gueule cassée passe par là, s´arrête, me regarde et me dit ceci :
– Ça te dirait de ramener un bateau aux Açores ?
Qu´est ce que c´est que cette histoire ! Malgré toutes ses explications je n´en crois pas un mot. Aller sur la route des cyclones pendant la mauvaise saison faut vraiment en tenir une sacrée couche, couche que je tiens et même à deux mains soit dit en passant. Je lui donne une réponse normande qui n´engage à rien : avant de te dire oui il faut que je vois le bateau. Bien bâtis en largeur mais pas des masses en hauteur, Lorenzo, gueule de travers à la gangster américain, cheveux châtains clairs doit en effet emmener son Express 44 sur la Côte d´Azure pour le vendre. Les 14 mètres de l´engin me paraissent en assez bon état. Il me confie la décision ultime en cas d´urgence et les 1.000 dollars plus le billet d´avion de retour me sortiront une fameuse épine du pieds. Nous passons donc une bonne semaine en préparatifs et approvisionnements. Tous les gens que je connais sont prévenus, ainsi le Sangria ne restera pas sans surveillance.
Un hauban de changé et le génois recousu, qui pèse plus de 90 kg, ainsi que le gros moteur sur lequel nous comptons beaucoup à cause des vents faibles de cette saison, bien révisé par un soit disant mécanicien. Le gros pilote électrique fixe, malgré mon aversion pour ces engins, devrait tenir le coup jusqu’aux Açores où prendra fin le convoyage. Lorenzo se sent capable de faire le reste en solo. Sur ce gros voilier pépère conçu pour le charter confortable, nous nous partagerons les quatre cabines et les deux salles de bains, gardant ainsi un maximum d´espace pour éviter les frictions dues aux 30 jours probables de la traversée.
Lorenzo, originaire de Naples, sait vivre. Nous aurons besoin d´une journée complète pour nous remettre de la monumentale fête qui célèbre notre départ sur cet océan resté vide de cyclone du moins jusqu’à aujourd’hui.
Mercredi 13 août, 7 heures du matin, le moteur aide les voiles pour sortir par de nord-est de Margarita. Devant nous, 3.200 miles nautiques et ma deuxième transat de l´année. Une bonne cinquantaine de dauphins nous accompagnent tandis que l´île disparaît dans le coucher de soleil. Grand donc rapide, sous pilote, nous fonçons dans la nuit claire à plus de sept nœuds, mon voilier ferait trois nœuds et demi pas plus. Étant resté à la veille une bonne partie de la nuit, je dors paisiblement quand Houston reçoit l´appel fatidique :
– Allo Patrick, je crois que nous avons un problème…
En un clin d´œil je me retrouve dehors pour contempler le triste spectacle des 100 kg du génois vilainement chiffonnés sur le pont. Au sommet du tas, la joue de la poulie explosée me nargue car je sais parfaitement ce qu´il me reste à faire : monter en tête de mat pour en mettre une neuve. La voile assurée contre les filières, nous organisons la suite des opérations. Comme c´est moi qui monte en haut des 15 mètres de la perche, je prends un soin particulier à mettre toutes les chances de mon côté. Tout d´abord ouvrir l´angle du vent pour calmer les chocs dans les vagues et réduire la vitesse en enroulant de moitié la grand-voile, impensable de stopper le bateau travers à la vague se serait cent fois pire. Le danger ne vient pas d´une chute mais des très violents rappels du mat. Plus c´est haut plus c´est violent et je vais au sommet. Si je pers le contact je risque de recevoir un formidable coup de batte de base-ball capable de me faire exploser la tête comme un fruit trop mûre. Là, on ne plaisante plus du tout.
Jeans, tennis, veste de quart, harnais que je rembourre avec des coussins, une poulie neuve et deux pinces dans les poches, une profonde respiration et je monte. Dos tourné vers l´avant, les mains dans la gorge du mat et les jambes autour moitié tiré par Lorenzo, qui m´aide et m´assure au winch, moitié à la force des bras, j´y vais. Jusqu’aux barres de flèches la chose paraît faisable, debout sur elles je reprends mon souffle en vue du reste. Arrivé au bout de la montée, je vois les restes de l´ancienne poulie mais je ne peux pas lâcher le mat une seule seconde, suivant la taille et la forme de la lame qui soulève le bateau le mat décrit des arcs dans le ciel clair complètement fous. Serrant l´aluminium comme si ma vie en dépendait, d´ailleurs elle en dépend, je fais d´hallucinantes embardées, tel une balançoire à l´envers dont les cordes feraient 15 mètres. Chaque fois que je m´éloigne, ne serrait-ce que de dix centimètres du poteau je reçois un formidable coup de bâton qui me coupe le souffle. Quand je fais corps avec, les mouvements sont très amples, très rapides mais sans heurt. Le mousqueton du harnais croché, bien assuré du bas et une corde passée autour de la taille ne suffisent pas et je dois encore, bras et jambes, serrer fermement le mat, sinon boum !
En temps normal, même là haut, le boulot durerait cinq minutes en prenant son temps, et depuis un quart d´heure, la joue collée sur la ferraille, je contemple avec haine ce foutu machin sur lequel je ne peux pas intervenir. Chevilles croisées, bras gauche se reprenant sur le harnais et tête calée, je surveille les mouvements de la mer et dans les poignées de secondes de calme, très relatif, de ma seule main droite et à la vingtième tentative je dégage la pièce cassée. Tant pis j´y vais. En de rapides tentatives avec les deux mains, entre deux chocs, je finis par mettre en place la nouvelle poulie, encore dix minutes pour bien la bloquer, Râââ…
– Lorenzo, je descends, c´est bon !
Je me fais une frayeur de tous les diables en perdant le contact avec le mat aux barres de flèches, seul un providentiel câble, happé au passage, m´évite la catastrophe.
– Ça à du te plaire, mon vieux, t´est resté 38 minutes en haut…
Encore une bonne demie-heure de boulot pour hisser le génois dans le profil de l´enrouleur et nous repartons dans ce voyage qui commence si bien.
Seule une persistante odeur de brûlé nous parvient lorsque nous passons au large de Montserrat dont le volcan, dans une brutale éruption, a tout détruit quelques temps auparavant.
Samedi 16 août, nous laissons sur tribord Sombrero Island et derrière nous la mer des Caraïbes par le Anegada Pasage, entre Saint-Martin et les Vierges. Tout baigne, le GPS indique Margarita à: 702 miles et les Açores à 2.367.
Chaque jours, pendant deux heures, le moteur ronronne pour recharger les batteries mais dès le 19 nous nous en servons pour «appuyer» les voiles, car le vent mollit sérieusement. A la VHF, radio émettrice de courte portée, lorsque nous avons un cargo en vue nous faisons un brin de causette, la plus part d´entre eux embarquent des équipages hétéroclites qui baragouinent un anglais petit nègre qui me va très bien. Il vient d´Amsterdam et part sur le Costa Rica pour y charger des bananes et nous donne des nouvelles du temps rencontré en route. Ce n´est pas vraiment utile mais c´est souvent sympathique.
Une belle dorade coryphène, le front bombée et un bel arc en ciel sur le corps, nous améliore passablement l´ordinaire. Désolé, pas de chose étrange ni mystérieuse pour cette traversée du triangle des Bermudes. Le train train continu avec le pilote électrique que je soupçonne toujours de nous réserver une mauvaise surprise. De bons repas que nous préparons, un jour l´un un jour l´autre, une lecture abondante et des douches agréables font de ce voyage une partie de plaisir. De temps en temps le génois «rappelle» il se dégonfle et reprenant du vent il tire d´un coup sec, le choc se répercute jusque sous mes pieds en mettant en relief la fragilité des grands voiliers par rapport aux petits qui sont eux beaucoup plus compactes. Dans du gros temps, comme j´en ai eu avec le Sangria, je me demande comment cela se passe, il devrai tenir bon, mais jusqu’où ?
Un gros anticyclone avec une longue dorsale barre tout l´Atlantique nord, d´Est en Ouest. Pas de surprise, les vents restent faibles et contraires et nous tenons une moyenne raisonnable, plus que prévisible en cette saison. Lorenzo, d´habitude si coquet, se déguise en écrevisse d´un coup de soleil. Je le surveille de près et le fais boire abondamment pour l´hydrater tout en prenant régulièrement sa température, loin de tout, le moindre bobo peut dégénérer sans espoir de secours. Sauf, au mieux, une évacuation par cargo toujours très dangereuse vu leur taille et la notre.
Nous arrivons au 29 août, péniblement car la punition dure depuis cinq jours : mer forte à très forte, vent d’est de force 6 à 7 Beaufort, grains fréquents avec violentes rafales sous grains. Techniquement, on dit comme ça dans la traduction ça donne, une mer hachée avec des creux de quatre à cinq mètres, spectacle hallucinant la nuit. Sous de très lourds nuages noirs, le vent déjà fort augmente violemment en tournant et nous apercevons tout juste l´avant du voilier. Deux petits bouts de voile nous tirent à une vitesse impressionnante, le chaos règne à l´intérieur trop grand pour s´y déplacer sans risque de prendre un truc sur la gueule.
Après quinze jours de mer cette foutue saloperie de moteur de m… ne veut plus rien savoir, Lorenzo y travaille depuis deux jours sans résultat ni espoir d’ailleurs. Plus de moteur, plus d´électricité et surtout plus de pilote pour les quinze jours à venir. La nuit, en veste de quart et ciré, nous barrons dans le mauvais temps par quart de trois heures et ça pour les deux prochaines semaines, dans la joie et bonne humeur comme dirait l´autre. Pendant plusieurs heures j´étais dans une telle rage que j´aurais tout massacré à grands coups de manivelle de winch. La permission me fut accordée de pulvériser trois assiettes pour pouvoir enfin évacuer ma colère. A cause de ce foutu diésel, soit disant révisé par l´autre connard de Margarita, nous allons nous taper tout le reste du voyage comme ça. De toutes manières tant que la musique joue il faut danser. Nous faisons des roulements de quatre heures le jour et de trois la nuit que nous changeons au gré des envies d´aube ou de coucher de soleil. Par chance nous sommes en parfaite santé, le coup de soleil de Lorenzo disparaît sans conséquence. La température baisse constamment et ma polaire devient bien agréable, surtout la nuit.
Sans vent ni moteur voici quatre jours que nous mijotons sur une mer d´huile dans les 4 % de calmes total que le pilot chart, guide statistique des vents pour un lieu et un temps donné, indique pour cette région. Lui il se baigne, moi je regarde les 20 petits poissons rayés qui nous accompagnent sous l´ombre de la coque. Sur une petite radio à piles, n´ayant strictement rien d´autre à faire, j´écoute les détails de la mort accidentelle de Diana sur ce pâteux océan immobile. Pendant le mauvais temps les moyennes journalières tournaient autour des 150 miles, maintenant elles sont tombées à 30. La nuit de jeudi, une sublime pluie d´étoiles filantes marque le début, à 820 miles dans l´ouest des Açores, d´un feuilleton dont nous nous serions bien passé. La tempête tropicale Erika, après avoir frappée St Barth. et St Martin avec des vents de l´ordre de 55 nœuds, poursuit sa route en se renforçant. En gros, deux hypothèses sont à envisager : ou elle continuera sa course nord-ouest, vers Cuba et le sud des USA, ou alors, comme cela arrive souvent, elle rebondira et entamera son retour vers le nord-est en nous prenant en chasse. Une chance sur deux.
Comme nous passons douze heures par jour à la barre, une constatation s´impose : l´océan porte sur son dos de nombreuses traces humaines. Pas une journée ne s´écoule sans la présence d´un navire sur l´horizon, et plusieurs fois par jour le bateau croise des débris flottant venus, avec le courant, des Antilles et de la côte est des USA. Ce n´est pas à proprement parler une pollution mais plutôt des empreintes de l´activité humaine. A aucun moment un pareil désordre ne s´est installé sur le Sangria, même pendant les pires moments. Ici les capots laissent passer pas mal d´eau depuis que nous subissons ce front orageux démoniaque, sa taille lui permettant de frapper sur une zone grande comme la France et l´Espagne réunies. Nous encaissons une véritable tempête en pointillées. Sous de lourds nuages noirs, le vent atteint une violence que je ne connaissais pas, la pluie tombe alors comme sous un orage tropical limitant au stricte minimum la visibilité. J´ai beaucoup de mal pour trouver le superlatif quand à décrire l´état de la mer. Trop occupés entre la barre et le sommeil nous oublions la peur face à ce combat acharné. Le vent, fort entre les orages, grimpe jusqu’à force 10 dans des vagues monstrueuses qui heureusement ne déferlent pas ou peu.
Survivre sans casse à ce jeux de massacre, nous n´osons pas en demander plus. Les journées et les nuits des 6, 7 et 8 septembre seront largement suffisantes pour me convaincre de la solidité du bateau et me faire oublier mes doutes. Les voiles sont réduites à leur plus simple expression, si l´enrouleur de génois s´ouvre les couteaux attendent et le tourmentin aussi. Un indescriptible fouillis mouillé nous oblige à dormir tout habillés car il ne fait pas chaud du tout.
Le 9 septembre j´écoute le bulletin météo avec une sombre envie de pleurer, non seulement Erika est passée au stade de cyclone mais en plus l´œil fait route sur nous. 506 miles nous séparent encore des Açores et le compte à rebours mortel, tic-tac lentement. Ce que nous venons de subir si péniblement se définit comme une douce plaisanterie pour fillettes sensibles en comparaison des rafales à près de 80 nœuds et des creux estimés à plus de huit mètres d´Erika. La tension monte car dans des conditions pareilles le bateau ne tiendra pas. Est ce que j´ai peur ? Comme réponse je vous dirais à me pisser dessus ! C´est la mort et rien d´autre qui nous file le train.
Mercredi 10 septembre, trois heures du matin, la mer reste formée mais le plus gros du mauvais temps fait déjà partit du passé. Je tourne et retourne dans ma tête tout ce que je sais des cyclones et de l´état du bateau, rien à faire s´il nous rattrape avant la terre, nous n´aurons pas la moindre chance. Sa trajectoire zigzagante, au fil des heures, le place juste sur notre route et l´espoir de le voir, comme tant d´autres, disparaître vers le nord s´amenuise. Le gagner de vitesse point. Dès que nous pouvons, même à la limite du raisonnable, à tours de rôle, nous cravachons sérieusement la bête, de jour comme de nuit, nous devons le faire. Au plus profond de la nuit, tout à coup un bruit sourd m´arrache violemment à mes sombres pensés pour me plonger dans d´autres encore pires, quelque chose vient de tomber bruyamment sur le pont, mais quoi ?
Je braque la lampe de poche qui ne me quitte jamais, le mat et les voiles sont toujours à leur place, quand soudain entre dans le faisceau lumineux un truc qui pendouille pas du tout au bon endroit. J´hésite entre la rage et le désespoir en contemplant cette barre de flèche, séparée du mat, qui pend lamentablement le long du hauban. Allô Houston, nous avons encore un problème ! Bateau stoppé à la cape, Lorenzo me hisse rapidement le long du câble où je saucissonne la pièce pour ne pas la perdre pendant le reste de la nuit. Nous fumons une cigarette en constatant que nous ne pouvons rien faire d´autre avant le jour, obligé de perdre des heures si précieuses, nous allons dormir pour prendre des forces en vue de ce qui nous attendra demain dès les premières lueurs de l’aube.
Lorenzo reste calme mais la situation le dépasse totalement. En buvant un café très noir je gamberge, échafaude et finis par imaginer une solution probable. Au pieds du mat la seule bonne surprise depuis pas mal de temps me sourit gentiment, la grosse goupille qui unie la pièce avec le mat est restée coincée sur le pont sans passer par dessus bord malgré une chute de plusieurs mètres. Bien harnaché, je monte évaluer les dégâts, seul la partie qui tient la barre de flèche au câble d´acier est hors d´usage, le reste n´a pas souffert de l´accident. De retour dans le carré avec la barre d´aluminium, je la perfore avec les restes de la pile agonisante de la perceuse pour passer un boulon bien serré qui dépasse des deux côtés. Ce bidouillage va me permettre de la fixer solidement sur le hauban. De toute manière l´outillage du bord étant ce qu´il est, il faudra bien que ça marche. La barre de flèche sous le bras, passablement secoué pas la houle, là haut, depuis un bon moment, je me bagarre pour mettre dans son logement la pièce et ainsi pouvoir glisser la goupille et bloquer le tout contre le mat. L´axe entièrement poussé et assuré par un clou tordu à la pince, je fignole en recouvrant l´articulation par plusieurs tours de gros scotch imperméable. Fin du premier round.
Furieusement agité le long du câble d´acier, d´un heureux hasard, je l´engage dans sa petite encoche dont le bracelet à vis s´est arraché dans le choc. Si vous prenez la quantité suffisante de brins de laine vous finirez par pouvoir lever une voiture. En me servant du même principe, autour du câble et de la vis dépassant de l´aluminium, je passe et repasse des dizaines de fois un gros fil de pêche tressé. Ça tiendra, j´en mettrais ma main au feu.
Le bulletin météo confirme que perdre sept longues heures aggrave sérieusement notre situation. A peine ai-je les pieds sur le pont que nous renvoyons toute la toile avec l´espoir chevillé au corps de battre Erika sur le fil, en sauvant nos peaux par la même occasion. Après l´histoire de cette nuit nous savons une chose : le bateau ne résistera pas au choc de l´ouragan. Dès le 11 septembre, impossible de trouver une cigarette à bord, pour la bonne et simple raison que nous les avons toutes fumées. Comme si nous avions besoin de ça. L´après-midi du 13 septembre, presque simultanément, Corvo et Flores entrent dans notre champs de vision, toutes proches après ce long vide. Les 20 miles restant nous devrions les faire à la rame, comme très souvent aux Açores le vent a disparu et nous dérivons lentement le long de la côte de Flores, verte et montagneuse. Vers la fin de journée un petit air souffle enfin dans le coin. Mon intention était d´arriver dans le port de Horta et de se calfeutrer pour le choc mais de toute évidence le régime des vents va, très probablement nous laisser en rade à mi-chemin. Lorenzo, pourtant avare d´imagination, a soudain une idée qui nous sauvera la mise : lancer sur le 16, canal des urgences maritimes, en plusieurs langues, des appels d´aide. Nous faisions route sur le seul port indiqué dans le guide, quand, vers 22 heures et en français, une petite voix nasillarde nous répond de ne surtout pas y aller et de nous magner le cul car Erika sera sur zone dans moins de 24 heures : “Lajes, venez sur Lajes dans le sud-est de l´île, l´autre port, superbe pour les photos, parsemé de rochers et de falaises, serait un suicide”. Claude, avec la VHF du port, nous guidera tant bien que mal vers l´entrée. Nous avons tous nos petites coquetteries, de nuit dans un port inconnu à la voile je me payerais le luxe d´arrêter le 15 mètres en douceur tout contre le quai, nickel de chez nickel.

Les indiens disaient : "l'esprit du Mal"  et  Météo-France : "Erika cyclone classe 1"  Le port de Lajes sur l'île de Flores archipel des Açores sauvera la vie des deux marins et de l'Express 44.

Les indiens disaient : “l’esprit du Mal” et Météo-France : “Erika cyclone classe 1” Le port de Lajes sur l’île de Flores archipel des Açores sauvera la vie des deux marins et de l’Express 44.

Nous n´avons pas le temps de respirer, ou plutôt si tout le temps pour ça, car les 20 personnes qui nous attendaient sautent sur le pont et disposent les défenses, amarrent le voilier sans nous laisser faire la moindre chose. A 2 heures du matin, sous ce petit crachin, je dirais royal comme accueil et ce n’est pas tout. Une fois le voilier immobilisé nous passons aux présentations, gens de mer qui font les choses dans le bon ordre, et la cerise sur le gâteau, ils ouvrent pour nous le bar le plus proche. Devant des bières fraîches et une délicieuse cigarette nous faisons le point de la situation. Ici, les cyclones ils connaissent et ils ne prennent pas les choses à la légère. Suivant le dernier bulletin local, Erika passera très précisément sur les deux voisines et cela dans une vingtaine d´heures. Nous sommes tirés d´affaire mais pas le bateau.
Le double patron, pêcheur et de bar, viendra nous donner un coup de main en fin de matinée pour sécuriser au maximum le voilier. Claude me confirme qu´il ne parle pas en l´air car son voilier a déjà bénéficié du même traitement et on ne peut pas faire mieux. Oubliés les 31 jours de mer. En sortant d´une nuit en pointillés, dans cette matinée calme et lumineuse un petit camion arrive sur le quai avec une montagne de matériel. Trois heures durant, sous la direction compétente de notre amphitryon, des ancres et des centaines de mètres de filin ainsi que de gros flotteur de pêche gonflables trouvent leur juste place dans ce cour magistral de sécurisation. Bravo et merci.
Lundi 15 septembre : J´aime pas cette date de rentrée des classes. Après quelques virages supplémentaires, l´ouragan va frapper et nous prendrons l´œil en plein sur la gueule. Depuis l´aube, tout l´air se charge d´électricité statique, flottant à dix mètres du quai où un gros camion peut faire un demi-tour à l´ombre du solide mur de béton que rehausse une rangée de grues. Quand le monstre soufflera, la terre et la digue nous protégeront à tour de rôle.
Que la fête commence ! Les yeux rivés sur le baromètre, je n´en crois pas mes yeux, de verticale l´aiguille passe en quelques minutes à l´horizontale, comme si un fou nous braquait un révolver sur la tête et venait d´en relever le chien. Un hurlement rageur torture le gréement, dans un vacarme où nous devons nous crier à l´oreille les rares mots que nous échangeons. L´idée de rester sur le bateau pour pouvoir agir en cas de problème m´apparaît dans toute son irréalité face à ce que j´aperçois à travers les hublots. Des traits horizontaux rayent notre court champ de vision, la pluie ! Vers la sortie du port, au-delà de la digue, le niveau de la mer se coiffe d´écume. Les vagues passent par dessus les 15 mètres de béton qui nous sauvent incontestablement la vie. Tous deux, blancs comme des morts, nous subissons cette force démesuré, si loin de toute échelle humaine. Dans une explosion de bombes, si ce que je vois est vrai, nous allons mourir. Une vague gigantesque franchit le mur et sa masse liquide court à travers le quai vers nous. Les bras s´enroulent autour de nos têtes dans un cri : Attention !

Encore Erika, la grue disparaîtra avec une vague…

Encore Erika, la grue disparaîtra avec une vague…

La violence du choc nous laisse complètement hébétés. Sans l´intelligence de notre amphitryon, le coup de boutoir nous aurait projeté contre la falaise de l´autre côté du port. La grande longueur des amarres du quai a permis à ce torrent salé de passer entre le quai et nous, levant le voilier à plus de trois mètres au dessus du niveau de la mer pour nous abandonner dans notre chute, une fois la vague passée, comme on laisse tomber un jouet. Rétrospectivement affolés, nous ne pouvons que constater l´absence de dégât. Par trois fois le même phénomène se reproduira, emportant l´une des grues et un bon morceau du mur en béton armé. Quatre heures durant, l´île et ses habitants, dont deux perdront la vie, reçoivent de plein fouet cet ouragan classe un, le plus petit sur une échelle qui monte jusqu’à cinq ! Puis, comme par enchantement, la furie décline rapidement, des silhouettes apparaissent un peu partout. 16 heures, le monstre poursuit sa route vers le reste de l´archipel en laissant derrière lui peur et destruction. Tous les bateaux d´ici s´en sortent sans casse, grâce, je le répète, à la judicieuse intervention du patron du Beira Mar.
Nous abrégeons notre très agréable séjour, les gens se mettant en quatre pour nous faire plaisir, mais je dois rejoindre Margarita via Horta et Lisbonne où je passerais une dizaine de jours avec mon fils. Le moteur nous lâche juste après le départ. Je n´en rajoute pas ayant épuisé mon répertoire d´injures avec ce tas de ferraille. Un groupe de jeunes cachalots jaillit à plusieurs reprises hors de la mer, effectuant un demi-tour en l´air pour se laisser tomber sur le dos. De loin, c’est un joli spectacle que de les voir ainsi se débarrasser des parasites qui s´incrustent sur leur peau. Comme toujours, à des heures pas possibles, nous entrons encore une fois à la voile avec deux petites minutes de moteur avant que celui-ci ne surchauffe. Dans le port d´Horta, un sympathique comité d´accueil nous attend, légèrement différent de celui de Lajes. Douze douaniers et deux chiens passeront au crible le voilier. Amusant lorsqu’on a rien à cacher. Une ou deux fêtes avec Lorenzo et Claude, dont le voilier nous suivait de près, nous lavent de toutes les angoisses de la transat et du cyclone.

Le calme et la beauté du grand large quand tout va bien, ça ne dure jamais bien longtemps

Le calme et la beauté du grand large quand tout va bien, ça ne dure jamais bien longtemps

chapitre 18 : Vers A.B.C.

Un vol sans histoire ni intérêt, dans ce septembre finissant. Trois heures d´escale sur l´aéroport de Caracas, et un dernier saut de puce pour rejoindre Margarita de nuit, me privant ainsi du spectacle dont je rêvais depuis un bon moment, me voici de retour sur le Sangria. Rien n´a bougé sur le bateau et je m´écroule, épuisé sur la couchette.
Pour 50 francs, je viens de faire l´acquisition d´un vieux flotteur de planche à voile car ma vieille annexe, complètement cuite par le soleil, menace à tout instant de partir en quenouille. Ce flotteur me servira longtemps. A Saint-Martin sur le lagon, il me vaudra même le surnom de Duracell, voir la pub avec le rongeur à longues oreilles qui pagaie comme un fou sur un petit canoë.
Deux jours plus tard, la vérité me saute aux yeux comme un fruit trop mure : le flotteur est creux et se rempli d´eau. A peine sur la planche, je sens son comportement mou et hésitant. Trois mètres plus loin, je barbote dans la baie. Il faut «françoiser». Je vais lui couper un peu de longueur pour qu´elle entre dans le Sangria pendant la haute mer, la bourrer de polystyrène pour qu´elle flotte et la fermer avec de la résine. En pensant à tous les déchets aperçus sur la côte au vent de Tortuga, je crois savoir où je pourrais effectuer ce bricolage pour enfin pouvoir me servir de ce canoë solide et pratique.
Me retrouvant riche de l´argent du convoyage, je décide d´en mettre un peu dans ma bouche et de réparer enfin cette molaire creuse qui me gène depuis que le plombage est tombé. Sur les conseil d´un copain, je me présente devant une petite maison basse où vit et travaille un mécanicien dentaire. La porte s´ouvre pour laisser passer. Outre le type qui disparaît derrière, un magnifique grand danois gris perle aux yeux doux. Une fois la surprise passée, je rentre dans atelier. L´odeur suspecte qui y règne, le regard strié de rouge du mec, collent mal avec l´idée qu´on se fait généralement des soins dentaires, heureusement les prix aussi.
Les 20 francs demandés s´adaptent parfaitement à mon budget et le travail réalisé dans cet antre durera un an et demi. Les derniers plombages posés en France n´avaient tenus que six mois !
Les quatre langues parlées simultanément par ce grand type entièrement noir de cambouis présentent un décalage presque choquant. Aspect de manard et langage universitaire, cela pique ma curiosité qui ne sera à aucun moment déçue par cette pochette surprise de Marco.
Un mètre quatre vingt quinze et cent dix kilos, de muscle je précise, la tête toujours penchée sur le côté à la suite d´un accident de moto, encore un, cheveux châtains et moustache tombante, père de deux mômes grillés au soleil. Il vit depuis dix sept ans par ici. Par amour du contraste, sans doute, nous deviendrons de très bons amis. A chacune de mes escales, je jetterai l´ancre à quelques mètres de Néré.
Néré, son très vieux (pardon Marco) ketch de plus de 15 mètres, qui, à mon avis, pèse plus lourd en rouille qu’en acier et sur lequel il vit avec sa petite famille. Ce voilier, peu fringant, possède sous la quille des milliers de miles taillés à une époque d´avant l´électronique et sur des sentiers pas battus du tout. Son voilier, sur deux ancres, repose à peu de distance de la marina de Porlamar. Les cordes qui le tiennent montrent un aspect de fragile décomposition. Un jour, sans doute pour lui faire des vagues et peut-être couper ces pauvres cordes, une grosse barque de pêche passe, à fond, au ras de la coque, par dessus une des cordes. La barque fut stoppée net avec le pêcheur à moitié assommé à plat ventre dedans. Pauvre pêcheur, il perdait le meilleur du spectacle ! Le gros hors-bord instantanément arraché avec le tableau arrière, après de splendides sauts périlleux, plongeait dans une belle gerbe vers le fond du mouillage, l´âme des cordes étant un filin d´acier. Chez Marco tout est à l´image de cette petite histoire, surtout ne pas se fier aux apparences. Italien, architecte, producteur de films animaliers pour la télévision, voyageur, maintenant sédentaire, il est marié avec une vénézuélienne, miss« plus belles paires de fesses des plages ».
Le schéma mental de mon ami échappe totalement à ma compréhension d´une situation donnée. Exemple : le matin je me lève, déjeune, monte dans l´annexe, prends ma voiture et vais au travail. Face à cette hypothèse, la vie de Marco donne ceci : le lever, et surtout le réveil, posent le premier problème du jour, soit la pile est vide soit le truc refuse de sonner Enfin bref, ils se réveillent rarement en avance. Pour le petit-déjeuner manque l´eau pour le café, le pain pour les tartines ou bien le gaz ou alors les trois à la fois !
Aller à terre (une trentaine de mètres) cache plusieurs obstacles. Son immense Zodiac de vingt ans d´âge, outre le fait qu´il pèse une tonne, se dégonfle en permanence, il lui faut donc le regonfler à chaque fois, étant très costaud, les multiples gonfleurs à pieds, du genre soufflet, cassent régulièrement sous son poids, il le fait donc à la main. Le moteur maintenant, un quatre temps Honda, qui refuse systématiquement de démarrer si on ne le bricole pas un petit moment. Patiemment, Marco enlève le capot et jette un coup d´œil, bon aujourd’hui c´est, disons, la bougie. De longues et infructueuses recherches permettent de penser que la clef à bougies ne se trouve plus à sa « place», donc nous passons aux rames, que vu sa force il casse toutes à très brève échéance. Un quart d´heure plus tard le dinosaure pneumatique touche lentement la plage, emporté au ralentit par un morceau de pagaie ou un bout de planche.
Il saute alors à terre, quelque peu alourdis par la, ou les batteries qui lui permettent d´avoir de la lumière et de la musique sur le voilier, mais qu´il doit recharger sur sa « voiture» tous les jours.
Tout le monde entre par la portière conducteur, les autres refusant obstinément de céder à une autre main que celle du maître. On est dedans. Pour partir il faudra un « petit » moment de patience, tout d´abord réinstaller la batterie en s´y reprenant à plusieurs reprises car vous devinez que des cosses démontées deux fois par jour laissent un tantinet à désirer. Marco cherche ensuite le tournevis qui lui fait office de clef de contact, quelques toussotements du V8 de la grosse Chevrolet, il faut se rendre à l´évidence, le moteur ne démarrera pas sans quelques chouchoutages, touchant plus à la mystique qu´à la mécanique comme la conçoit le commun des mortels : Vraoum ! Le V8 ronronne, comme seuls ces moteurs là savent le faire. Et tous les jours ça repart pour un tour.
Le voyant toujours avec d´énormes radio-cassettes, un jour je lui pose la question du pourquoi. Très simple me dit-il, il doivent avoir huit piles, pas une de plus, pas une de moins. Les piles de 1,5 volt, étant montées en ligne, leur voltage s´additionne : 1,5 X 8 = 12 volts. Marco les branche donc directement sur sa batterie de 12 volts, pas si bête n´est ce pas.
Dimanche nous faisons un pic-nic, tu veux venir avec nous ? Tout en subodorant une série d´invraisemblables difficultés inhérentes à tous les déplacements de Marco, j´accepte enchanté, afin de pouvoir étudier la suite d´obstacles qui ne manqueront pas de se présenter, et de toutes façons il arrive toujours à ses fins. Jusqu’au démarrage du V8, rien ne nous est épargné. Tout ce petit monde, fin prêt vers 10 heures du matin, roule maintenant dans la grosse camionnette. Ma montre indique tout de même deux heures de l´après-midi, mon pote est en grande forme aujourd’hui. Je sirote une bière tout en parlant de choses et d´autres. A 20 kilomètres de la plage, un bruit familier nous sort de notre béatitude dominicale. La crevaison du pneu arrière droit, tient je n´avais pas pensé à ça. Le cric et la manivelle sont dans le coffre bien évidement, mais pas la roue de secours, également crevée, qu´il a préféré laisser sur la plage en pensant l´amener un de ces jours au garage ! Bon, on fait quoi maintenant ? Sa femme et les enfants sont envoyés par le bus, nous convenons d´un point de rencontre avec eux. La roue démontée, une grosse pierre glissée sous la voiture, nous partons en stop vers la marina où il a aperçu le même modèle, rare, de roue. Arrivés sur place, nous trouvons en effet l´objet qui, malheureusement, est à plat. “Une gonflette devrait suffire” dit-il. Personnellement je n´en crois rien. Bref, en stop nous nous rendons avec la roue qui pèse dans les 25 kilos. Après avoir fait plusieurs garages fermés, c´est dimanche, nous finissons par en trouver un d´ouvert. J´avais raison, le sifflement qui suit la mise sous pression montre un joli trou. Mais ici, faire bosser un mécano la semaine c´est déjà pas de la tarte, alors le dimanche je vous raconte pas. De semi-promesses en demie-menaces, le gars finit par accepter. Nous lui apportons deux bières, histoire de le motiver gentiment.
La roue sous le bras, toujours en stop, nous arrivons enfin à la voiture que seul la force de Marco permet de rechausser. La plage, le casse-croûte, il est six heures moins le quart… Un de mes phantasmes serait de faire se rencontrer François et Marco. Très sincèrement, je crois que le bébé qui sortirait de cette union de colossales capacités pour le moins atypiques, réserverait bien des surprises !
Le 16 octobre, l´indispensable et un peu de superflu stockés à mon bord, je pars vers l´ouest sous un échantillon de vent et un cagnard de feu, glissant doucement sur le tapis roulant du courant. A la nuit tombante, ancré entre la bouée et les hauts fonds de Coche, j´attends. Inutile de dériver au milieux d´un chenal ou passent des navires de plusieurs centaines de mètres. Le très lourd et très noir nuage qui pointe son coton sur moi ne me dit rien qui vaille. Une demie-heure durant, ce puissant orage me fera serrer les fesses à grand coups de tonnerre et de flashs lumineux. Il ne pleut pas, du moins je n´appellerais pas ça comme ça, à tout instant partir vers le ciel à la nage m´apparais tout à fait possible, tellement l´air est saturé d´eau.
Le matin suivant on prend les mêmes et on recommence. Petits airs et calmes me gardent prisonnier, toujours dans le sud de Margarita. J´avance doucement mais sûrement, grand voile basse et génois tangoné, bloqué ouvert par un tube d´aluminium, jusqu’à la nuit sur un miroir d´acier qu´une pleine lune illumine froidement. Prenez une torche, de nuit, et faites de grands gestes rapides avec, vous verrez alors une longue traînée lumineuse qui s´efface en dessinant des arabesques. Dans pas mal d´endroits, et particulièrement ici ce soir, le suave frottement de la coque dans l´eau active de grands nuages de plancton lumineux aux minuscules étincelles vertes, laissant sur l´arrière du Sangria une queue de comète éphémère. Une turbulente troupe de dauphins, dans leurs folles sarabandes chaotiques et rapides, illuminent le plancton tel des torpilles. Un vol d´étincelles sous-marines, zigzague et tournoie autour de moi, hypnotique et sublime. Sous ce miroir lisse, je contemple l´un des plus beau spectacle dans lequel les dauphins, en jouissance, se taillent la part du lion.
La journée suivante s´étire, lente et molle. Tortuga montre enfin sa coquille sombre dans le couchant. Après le plouf du soleil, dans la lumière mourante, face à la pointe derrière laquelle s´efface maintenant le mouillage, une décision doit être prise : entrer, ou attendre au large. Remonte alors à ma mémoire les coques déchirées sur les rochers tout autour de ce lagon. Au large donc, la nuit passe, d´heure d´est en heure d´ouest, épuisé mais la conscience en paix de faire correctement mon boulot de marin, j´attendrai le jour pour entrer dans la baie. En milieu de matinée, tout en lenteur, j´arrondis les récifs, contourne la langue de sable et file vers le fond protecteur de la baie et sa faible profondeur. Pendant ce temps, l´eau chauffe pour le café. Comme un sinistre clin-d´œil, un nouveau voilier repose pour son dernier sommeil, là-bas, un peu plus loin sur les rochers. A la nage, un tee-shirt et une casquette dans un grand sac poubelle, je me dirige vers la côte au vent du lagon. En les choisissant propres, la récolte d´éclats de polystyrène s´avère fructueuse, beaucoup trop à mon goût. De retour au bateau, après avoir scié un bon mètre de la planche, je commence à la remplir méthodiquement de mousse, puis je la ferme avec du tissus de verre et de la résine. Je recoupe 50 centimètres du morceau enlevé pour me faire un siège afin que mes petites fesses ne soient pas mouillées à chaque passage de vague. Pas follement beau mais rudement efficace. Une pagaie double bricolée me donne un rayon d´action inconnu jusque là. Précaution pour garder un confort intérieur, bien rincer le flotteur à l´eau douce et le laisser s´égoutter une nuit avant de le glisser dans la cabine avant.
Deux arrêts sur les îlots de l´ouest de Tortuga, pendant lesquels je me prépare à couvrir la distance qui me sépare du prochain archipel, Los Roques. De midi à midi la distance est couverte pour toucher terre, sur l´une des petites îles qui entoure un U, dont l´ouverture pointe vers l´Ouest et qui s´apparente à ce que les polynésiens appellent un atoll, de très faible profondeur dans son grand lac intérieur. D´île en île, jouissant d´un temps magnifique, je passe en une heure ou deux, d´une carte postale à une affiche de vacances, sable clair, palmiers, mangroves et plongées de toute beauté occupent une mémorable semaine.
Toujours plus à l´Ouest, une vingtaine de miles plus loin, deux grosses barrières de récifs abritent des hauts fonds, plantés ça et là de quelques morceaux de terre. Las Aves, tout juste soulignées par une longue bande de roche et de grands arbres dans le sud. Dans cette crique, qu´abritent de gigantesques palétuviers, nichent par centaines les oiseaux de mer qui donnent leur nom à ces récifs jumeaux, Las Aves, les oiseaux. Sans garantie ni certitude, je penche pour des cormorans, longs fuseaux noirs, qui, d´impressionnantes hauteurs plongent dans l´océan qu´ils survolent à longueur de vie, la terre n´étant pour eux qu´asile contre l´obscurité qu´ils rejoignent chaque soir.
Sur mon nouveau canoë, je m´enfonce dans la mangrove à la végétation luxuriante. De rares insectes gênent à peine la promenade dans ce mini labyrinthe que ferme entièrement la verdure. Un petit tunnel dans une haie laisse couler un ruisseau clair qui dé-trouble sur quelques mètres carrés les eaux sombres. De l´autre côté des arbres, une courte plage de rochers arrête les vagues qui se fracassent sur elle, laissant juste un minuscule espace pour le filet d´eau neuve qui régénère le marécage immobile. Proche à toucher les lourdes branches tombantes, sur lesquelles de grosses boules de coton blanc s´agitent en piaillant, les oisillons qui par leur plumage hirsute doublent en volume leurs parents. Tel les pattes d´une armée d´impensables araignées, les racines des palétuviers plongent dans la mer et abritent un petit monde furtif, raies, crabes ou poissons qui jouent volontiers à cache-cache avec le plongeur curieux. Une demie-heure sous voile, l´œil particulièrement attentif, des taches marrons foncé signalent la roche à fleur d´eau qu´il faut esquiver. Nouveau mouillage, plaisir renouvelé. Fini la mangrove et ses tons bruns. Ici règne le blanc et les coraux aux créatures technicolors. Trois terrains de basket, sans les vestiaires, pourraient tenir sur cet îlot plat, où je dépose ma planche. La flore au sol se compose d´un lierre rampant à la consistance caoutchouteuse, ponctuée ça et là de nids habités. Ces mêmes oisillons blancs, de la taille d´une petite poule, possèdent un aspect tendre et un caractère épouvantable. Je marche en évitant de passer trop près, ce qui me vaut tout de même de me faire systématiquement agresser par ces peluches irascibles. Passant aux Aves sous le vent, qu´un profond chenal sépare de sa jumelle, un long louvoyage au ralenti me rapproche du récif barrière. Ici trois mètres d´eau claire et plate, de l´autre côté les vagues rugissent en s´aplatissant sur les pierres invisibles. De nuit ou par mauvais temps, une erreur ne pardonne pas et les mâchoires cachées du récif ont déjà mordues trois cargos qui en signalent maintenant la présence. Gueule de brochet, corps aux multiples cicatrices, sombre et placide, au détour d´une tête de corail, nez à nez, je l´avais pris pour un requin. Pêcheur occasionnel né loin de Marseille, il fait pas loin de trois mètres, longue et massive torpille noire qui m´observe d´un œil torve. Les chiens plus c´est petits plus c´est hargneux. Il en va de même pour les barracudas, tous deux en observation nous finirons par nous ignorer poliment, à mon grand soulagement.

Votre serviteur sous le soleil ( très ) exactement et sur un îlot du littoral vénézuélien.

Votre serviteur sous le soleil ( très ) exactement et sur un îlot du littoral vénézuélien.

Depuis plusieurs jours une série de plaques rouges m´inquiètent, le toubib le plus proche étant sur l´île de Bonaire, voisine d`Aruba et de Curaçao. Mercurochrome, teinture d´iode, alcool, rien me marche, face à la maladie je me sens bien désarmé et ma marge de manœuvre bien petite. Sous voile, je fais route sur Bonaire par cette nuit encombrée de lumières, des pétroliers surtout. Avertis par les instructions nautiques, je me fais violence pour ne pas m´écrouler sur la couchette, malade ou pas, les tankers ne feront pas de différence. L´aube, le contournement par le sud puis la remontée vers Kralendhik, capitale de l´île, basse au sud et montagneuse au nord. Un long aller et retour le long du mouillage collé à la terre, car ici les fonds descendent très rapidement, pas de place sur les trois rangées de bouées qui jalonnent le bord de mer. La sortie d´un voilier me signale enfin une place libre. Il va me falloir slalomer entre deux rangées pour atteindre la troisième où la bouée vient de se libérer. Aidé du seul foc, je me faufile lentement entre de superbes unités. Je pose doucement l´avant contre le long cigare rouge et bondis pour m´en emparer. Merde, il flotte tellement peu qu´il glisse sous la coque et s´éloigne sans que je puisse m´en saisir. Dix secondes plus tard ma fidèle ancre croche le sable et stoppe le Sangria, une demie-ratée en somme. Malade comme un chien, j´ai fais ce que j´ai pu. S´approchent alors deux Zodiacs, l´un prend la corde que je lui passe et l´attache sur la bouée, ce qui me permet de récupérer ma pioche et de me hisser vers le cigare rouge et d´y fixer le Sangria. Pendant ce temps l´autre m´avait gentiment récupéré la gaffe tombée à l´eau pendant le cafouillage. Laissant le voilier en vrac, je m´effondre en tremblant de fièvre sur la couchette. Quand je m´extirpe des draps trempés de sueurs, le soleil s´incline sur l´horizon, une soupe du linge propre et sec et je repars pour une nuit de fièvre. Tout tremblant, les yeux gonflés, j´entre dans le dispensaire d´où, vingt minutes plus tard, je sors soulagé de vingt dollars et une ordonnance pour des antibiotiques à la main. De potages en grands litres d´eau tiède, le moral monte tandis que la fièvre descend. Quatre jours après la machine tourne à nouveau rond.

Mon amis Marco à Porlamar sur l'île de Margarita pose devant sa " voiture ", terme qui n'engage que lui…

Mon amis Marco à Porlamar sur l’île de Margarita pose devant sa ” voiture “, terme qui n’engage que lui…

chapitre 19 : TransCaraïbes

Les fonds baissent et je ne veux pas attendre l´agonie financière totale. Une petite convalescence sur la plus ouest des Aves et je remonterai sur St Barth, où, paraît-il, le chômage ne sévit pas encore.
Dur louvoyage contre vents et courants, la nuit tombe et le mouillage repéré se dérobe dans les lueurs mourantes. Dans un étroit chenal libre, trois minutes d´un côté et trois de l´autre, au sondeur, je stoppe le Sangria à un jet de pierre d´un îlot couronné d´un pylône phare, en panne d´ailleurs. Des fruits et légumes achetés pour finir mes bolivars sur deux caboteurs vénézuéliens venus à Bonaire vendre à de meilleurs prix leurs produits.
500 miles nautiques contre le vent m´attendent, je mange bien et abondamment pour avoir la pêche suffisante. Lors d´une promenade sur un petit morceau de terre, un tintement clair de clochette me dessine un gros point d´interrogation sous l´indispensable casquette. Marchant vers la source de ce son pure, je découvre une plage de corail blanchie au soleil que les vagues lèchent à longueur de temps en faisant s´entrechoquer ces pierres blanches produisant ainsi une vibration cristalline. Au Diable si je passe pour un idiot, mais un long moment durant j´écoute cette suave mélopée sur fond de ressac.
Je guette, entre échanges de livres et baignades, une bonne météo pour la semaine à venir. Le vendredi 21 novembre, une jolie fenêtre météo s´ouvre sur la Caraïbe, les voiles prennent le vent, le cap indique le nord, je pars. Je me retrouve pas mal décalé dans l´ouest et la difficulté, pour un petit voilier, sera de gagner dans l´est contre le vent et de remonter en diagonal le plus nord-est possible, affin de toucher le nord de l´arc Antillais : St Barth ou St Martin.
L´Alizé pulse frais sur une mer déjà formée, conditions sportives mais le bateau avance bien, voilure réduite d´un tiers. Le vent monte considérablement sous les deux grains noirs qui nous bousculent méchamment, derrière eux ça cogne mais le bateau marche du feu de dieu.
Samedi, comme par hasard, le temps se dégrade durant la nuit. Un Alizé rageur veut à tout prix me faire payer le passage. Je me retrouve au dernier stade avant un coup de vent. Trois ris dans la grand voile et le tourmentin hissé à l´avant. Les raviolis froid, mangés directement dans la boite, sont l´unique plat envisageable sur ce terrain de moto-cross. Le temps, déjà limite, empire à chaque passage des gros orages sous lesquels de violentes rafales fouettent le pauvre marin qui n´avait pas prévu ça. Veste de quart et ciré en permanence sur le dos, d´apocalyptiques averses me sauvent la route, car sans elles l´état de la mer serait tel qu´une remontée contre les vagues resterait impossible en petit voilier. L´énorme poids de ces pluies lisse les hautes lames, les rendant ainsi navigables pour mes sept mètres cinquante. Le régulateur travaille à merveille. Oubliant tout l´inconfort, je salive de plaisir en regardant mon voilier tailler fièrement sa route. Dans ce coup de chie,n une seule ombre au tableau : je monte plein nord directement sur Puerto Rico, bien loin de la direction souhaitée.
Toute la nuit et toute la journée suivante, la bagarre continue de grains en grains, le Sangria encaisse des rafales et rend des miles. A aucun moment la moindre inquiétude ne m´effleure. Tout baigne si j´ose dire. Les vents étant tournant sous les grains, le voilier suit sans hésitation la rotation provisoire, puis retourne sur son cap premier dès la sortie de la mini-tempête. Mes allers et retours avec la cabine, le ciré dégoulinant de pluie, sature bientôt l´intérieur d´humidité, mais pas une goutte d´eau ne rentre d´une autre manière. A l´approche de l´aube du lundi 24, le mauvais temps lève enfin le pied. Sur une mer toujours inquiète, je commence à renvoyer peu à peu de la toile.
Huit heures du matin, Terre. Dommage que cela ne soit pas la bonne. Puerto Rico se dessine loin devant l´étrave. Toute cette journée durant, le temps s´adouci et la Caraïbe enfile sa robe de fête. Tout le bateau ouvert, le capitaine en tee-shirt, le maximum de voiles appuyé sur le souffle chaud, commence alorsla remontée vers l´est.
Une heure de nord-est précède et suit une heure de sud-est. Le long de la côte de l´île, je gagne petit à petit du terrain vers les Vierges pour y souffler un peu, ne possédant aucune documentation sur Puerto Rico je préfère ne pas m´y aventurer en aveugle.
En milieu d´après-midi un gros insecte bourdonne gravement sur mon arrière. Oups ! Un hélico des gardes côtes US.

Gros insecte U.S. dans le sud de Puerto Rico.

Gros insecte U.S. dans le sud de Puerto Rico.

Après m´avoir certainement demandé pleins de renseignements sur la radio que je n´ai pas, il approche le souffle du rotor à moins d´un mètre de ma coque. Vert de trouille, je me prépare au choc de son jet d´air sur mes voiles déployées. En vol stationnaire pendant une trentaine de secondes, assez près pour lire mon nom, il ne fera sentir sa présence que par le bruit et l´image. Bravo messieurs, aucune gène dans le gréement, un geste amical et il disparaît dans le soleil. Bon débarras tout de même.
Mercredi 26 novembre, huit heures du matin, l´ancre glisse dans le trépidant port de Charlotte Amalie. Du ménage, sortira un demi litre d´eau de mer seulement, pas mal pour l´étanchéité d´un voilier de 1978 ! Une rencontre avec un voilier français connu aux Canaris, me donnera accès aux infos indispensables pour l´arrivée dans la baie de Marigot, île de St Martin. Quittant les Iles Vierges, je tire un très long bord en direction de Saba, gros pain de sucre visible du bout de l´horizon près duquel je vire de bord en direction de Saint Martin. Une quarantaine d´heures après le départ, de nuit évidement, je cherche très prudemment dans le noir les premiers mats des voiliers sur ancre devant la ville de Marigot. Deux ombres surgissent de la nuit, j´y suis.
Ces belles montagnes verdoyantes qui sortent de l´aube seront le cadre d´une longue escale. Je rapproche le voilier de la plage, sur l´extérieur du nuage de voiliers flottant devant la ville elle-même. Proche d´un embarcadère et d´une plage, les rangements terminés, je pars découvrir sur ma fidèle planche à voile sans voile cet ensoleillé morceau de France. J´assure le flotteur contre le quai, quand une plantureuse blonde vient soudain à ma rencontre en m´appelant par mon prénom ! Toute erreur sur la personne me paraissant hautement improbable, tandis qu´elle marche vers moi, je me triture les neurones histoire de ne pas passer pour plus goujat que je ne suis. Pour ma défense, l´affriolant string qu´elle promène aujourd’hui n´a que peu de chose à voir avec le fuseau et le col roulé qu´elle portait la dernière fois que nous nous sommes vus. Fidèle cliente du resto où je travaillais, elle même native de La Clusaz, nous avions, il y a des siècles il me semble, parlés en long et en large de nos rêves respectifs. Le mec, qui malheureusement l´accompagne, bosse sur les chantiers de bateaux et sera un contact précieux pour mon proche avenir. Je me frotte mentalement les mains, les choses se présentent plutôt bien. Très bien même.

chapitre 20 : Saint Martin

Le lagon de St Martin, grand comme le lac d`Annecy, est un point de rencontre quasi obligatoire pour tout ce qui flotte et bouge en Caraïbe. De rencontres en petits boulots et de réparations en échanges de matos, sans projets particuliers, je me laisse vivre tout simplement. Le temps glisse tout juste ponctué de quelques sorties aux alentours, histoire de donner aux copains sans bateau une vision différente des îles du nord. Petit aller-retour sur la très proche St Barth, où la récompense s´appellera rayon vert et la punition un furieux coup de vent pendant le retour, dans une mer rapidement formée, la grand voile basse sous foc seul, à la limite du déchirement, en fuite, le Sangria fera la route sur St Martin à plus de sept nœuds et demi de moyenne, peignant de blanc pâle l´un de mes passagers.
Début 98, un rapide voyage en métropole me convaincra du bien fondé de ce séjour sous le soleil exactement. Aéroport de Juliana 27 degrés la nuit du départ de l´avion, moins 7 sur le tarmac d´Orly, cela se passe simplement de commentaire. Cadeau de François, un canadien fransec, deux beaux panneaux solaires, qui sonnent le glas de mes insuffisances électriques, un gros sac à voiles, dont je devais « débarrasser » l´entrepôt d´un copain, me dote d´un spi et de la meilleure voile de petit temps, un gennaker, plus grand qu´un génois mais fait en tissus à spinnaker que le moindre souffle gonfle. Pour 345 francs, au supermarché, une belle annexe toute neuve remplace ma planche explosée sur les rochers par une bande de gamins que je n´ai même pas eu le courage d´engueuler.
Pendant une sortie en mer avec mon pote Manu et sa magnifique copine, si j´avais passé moins de temps à lui regarder les seins et plus à surveiller le temps, nous nous serions évités une frayeur de tous les diables.
Dans des vagues croisées et antipathiques, un bon force quatre contre lequel nous traversons le canal d´Anguilla, la longue et plate voisine de St Martin, pour aller nous faufiler derrière Screub Island en franchissant avec des grosses vagues l´étroit passage qui la sépare d´Anguilla. Mouillés en face de la plage sur une longue dalle de pierre, je plonge pour coincer l´ancre dans une patate de corail. Nous passons une grande partie de l´après-midi dans l´eau à inspecter les rochers qui bordent la plage, bronzette et un repas bien arrosé termine cette agréable journée. Trop occupé je j´étais, les orages avec la possibilité d´une rotation de nord pour le vent, me sont complètement sortis de la tête. Dans le sens de l´Alizé, vent d´Est, l´île assure la protection, mais pour les très rares vents de nord, il faudrait aller du côté du Canada et de Terre Neuve pour trouver une quelconque terre pour freiner la mer.
Vers quatre heures du matin, encore et toujours la nuit, j´ouvre péniblement les yeux, puis instantanément la situation s´imprime dans toute sa clarté.
Pour une fois nos peaux ne sont pas en jeux, seulement celle du Sangria qu´il faut à tous prix sortir de ce piège. Veste de quart sur le dos, je constate l´étendue de ma connerie, dos aux rochers, le bateau tire sur sa chaîne dans des creux de deux mètres, tout est blanc de l´écume des vagues qui vont mourir sur la côte à moins de trente mètres derrière nous. Des éclairs illuminent le ciel comme pour me dire « Hé ducon, on t´avait pourtant prévenu ». Mes deux passagers sont de bons nageurs, et en nageant légèrement en oblique ils rejoindront sans trop de problème le sable, en buvant au pire une ou deux tasses, je respire un peu mieux car dans le pire des cas je ne tuerais personne. Je ne jette l´éponge qu´après m´en être très longuement servie, au fond de ce triangle de rochers sur un bord et de vague de surf sur l´autre, je dois sortir face au vent et aux lames, sans moteur, entièrement privé du droit à la moindre erreur. Aidé de manu nous effectuons une traction sur la chaîne, juste assez pour comprendre que je ne pourrais pas récupérer l´ancre, la tension est beaucoup trop forte. Je libère le bout de la corde qui allonge la chaîne de l´ancre, et attache dessus une défense qui flotte comme un bouchon. Manu, à mon signal, lancera tout par dessus bord, en prenant bien garde que rien n´accroche le bateau au passage. Grand voile haute libre dans le vent, j´envoie le foc et reviens au cockpit .
– Prêt ?
– Prêt !
– Balance tout et revient vite en faisant très attention !
Dès le Sangria libre, la première vague avec son écume le fait légèrement pivoter, je tire sur les voiles qui prennent instantanément le vent et le voilier démarre parallèle à la plage. Cinquante mètres, Manu se retrouve bien au chaud dans la cabine à rassurer sa copine, premier virement, Ça passe au sommet d´une vague le voilier pivotant sur la descente de la lame. L´étrave du bateau pointe maintenant vers les rochers. Je ne peut pas serrer trop le vent car ma vitesse serait alors insuffisante pour franchir les considérables obstacles liquides. J´ouvre l´angle par rapport au vent, je prends de la vitesse et au sommet de la vague blanche je pousse la barre et vire de bord, au plus près des cailloux. Le nez part à nouveau vers la plage, noyé des gerbes qui balayent le pont à chaque seconde. Un sourire hargneux se dessine en grimace sur mon visage, raté, tu ne m´auras pas cette fois ci, lentement le fond de la baie s´éloigne de mon arrière. Vague après vague, mètre après mètre, le Sangria seulement aidé de ses voiles s´extirpe du cimetière qui aurait, sans nulle doute, été le sien. Les vagues restent fortes mais la plage disparaît au fond de la nuit, le canal franchi, en face de St Martin que les lumières d´un samedi soir illuminent. La mer sous le vent d´Anguilla nous porte en douceur, comme pour se faire pardonner de la violente bousculade de tout à l´heure.
Une semaine durant ce fort vent de nord prendra à rebrousse-poils tous les mouillages de la région, non sans envoyer quelques imprudents sur le sable blanc des plages. Les six kilos de l´ancre et les vingt mètres de chaîne de six millimètres, de mon mouillage de secours, tiendront parfaitement le bateau face au mauvais temps au fond de la baie de Grand-Case.
Cinq jours durant ce vent frappera les îles du nord, m´interdisant ainsi toute possibilité de récupération de mon matériel. Un rapide aller et retour sur place, sans entrer dans la baie, me confirme qu´il reste impraticable avec de hautes vagues qui déferlent à la manière d´un « spot » de surf digne d`Hawai, personne ne risque de me piquer mon ancre.
Samedi, après une semaine de mauvais temps, l´Alizé d´Est souffle à nouveau, juste avant midi, dans les jumelles, un joli petit flotteur blanc ondule mollement dans la baie assagie. En remontant mon ancre, je ne peux que constater le bien fondé de la crainte ancestrale des sirènes…

chapitre 21 : Un si beau bateau

Toujours sans moteur, mais le reste du Sangria bien préparé pour la suite, les joues et les mains respectivement embrassées et serrées, le 5 mai au matin l´étrave pointe plein sud, cap sur le Venezuela, près de la beauté et surtout loin des cyclones pour les prochains mois. Quatre saisons en cuisine et deux ans en voilier, maintenant branchée avec un transfo sur la batterie, ma bonne vieille radio égrène les derniers commentaires de France-Inter qui s´effacent des ondes, comme Saint Martin de l´horizon.

Le majestueux Nevis Peak et ses 1093 mètres, un sacré monstre couvert de jungle  voisin de Saint-Barth.

Le majestueux Nevis Peak et ses 1093 mètres, un sacré monstre couvert de jungle voisin de Saint-Barth.

Une courte escale au pied du Nevis Peak et ses 1.093 mètres noyés de luxuriance verte, s´allonge de quelques jours à cause d´une queue d´anticyclone qui règne en maître sur la zone, apportant d´exaspérants calmes plats. Une semaine de petits vents, sous un agréable ciel gris, donc frais, me tire confortablement vers le sud et Margarita.  Porlamar, je me sens comme pour un retour à la maison, les copains sont toujours là et d´autres arrivent …

Mireille et Michel

Une de ces rencontres que l´on fait aux hasards des mouillages sous le soleil des tropiques. Quelques jours après mon arrivée, descendu à terre pour boire une “polarcita” fraîche, je croise ce couple de Français, frisant tous deux les 70 ans. Elle, une de ces belles matrones comme l´Italie du sud sait si bien arrondir en douceur, avec un éternel sourire timide gomme les années passées. Lui, blanc de cheveux et de barbe, promène une allure d´ours et de Père Noël grognon buriné à point. Pour moi ça reste une vraie jouissance de rencontrer des gens dont je devine au premier regard que la vie ne leur a épargné, ni le doux, ni l´amère. Aussi doués pour l´argent que moi en mécanique quantique, ils vivent doucement d´un échantillon de retraite et d´un artisanat de gravure sur verre depuis plus de 15 ans sur leur Rêve d´Antilles, nom de série de leur voilier de 12 mètres en acier. Comme de nombreux bateaux sur la mer des Caraïbes, du moi de juin jusqu’au moi d´octobre, ils délaissent l´arc antillais et la trajectoire probable des ouragans pour flâner le long du littoral vénézuélien.
Cette même année, aux alentours de la fin octobre, la caisse de bord désespérément vide, l´heure de la remonté vers le nord sonne. 450 miles nautiques plus tard, je jette l´ancre dans la verte et rocheuse baie de Gustavia, île de St Barth. Rencontres, copains, boulot, la vie coule tranquille, même si ce n´est pas précisément sur un long fleuve. Un matin, je pars travailler sur mon annexe turbo 16 soupapes (encore et toujours une planche), le pneumatique ne supportant pas les longues expositions au soleil, qui par son instabilité ne pardonne pas les retours nocturnes hésitants. Ce matin là, donc, mouillé dans l´avant port, j´aperçois une coque de voilier sans mat couleur vert pomme. Pas spécialement en avance, j´oublie. Quelques jours plus tard vers, en gros, l´heure de l´apéro sonne sur la terrasse du Select, bar obligatoire de Gustavia. Il n´est pas encore remboursé par la sécurité sociale mais c´est à l´étude ! Je me retrouve nez à nez avec ce bon vieux Père Noël plus grognon que jamais, faut dire qu´on le serait à moins. A peu près à la même date que moi et pour les mêmes raisons, ils font route plein nord, au près, les voiles réduites d´un tiers, car il souffle un vent frais sur une mer déjà formée avec des creux de 2 à 2,50 mètres. Le bateau bien calé file ses sept à huit nœuds, conditions idéales pour un voilier. Dans le carré, ils sirotent un café bien chaud, quand soudain un monstrueux fracas déchire le calme relatif de cette belle matinée.

Le mat tombe !

Michel jaillit alors de toute la vitesse de ses 70 ans, juste pour assister à la mort de la chose la plus aimée et sans doute la plus crainte sur un bateau à voiles : sa majesté le mat ! 13 mètres et quelques centaines de kilos qui refusent violemment la station debout, badaboum, et badaboum ce n´est que le prénom ! Pas encore remis de cet instantané d´horreur, il faut réagir et le faire vite, car un mat bien que par terre, enfin dans l´eau, reste un terrible danger pour la coque. Toujours solidaire du bateau par de multiples câbles d´acier qui normalement le tiennent verticalement, il se transforme alors en un formidable bélier qui, à chaque mouvement du voilier, cogne brutalement et menace à tout instant d´ouvrir la voie d´eau qui enverra tout ce petit monde par le fond. Les larmes aux yeux, Michel me raconte comment avec sa femme, il a fallu avec une très grosse pince, au milieu de cet enfer de toile et d´acier, couper un à un tout les liens. Vu les conditions et l´âge de l´équipage, je vous prie de croire que ce ne fut pas une partie de plaisir. La mort dans l´âme ils se résignent à tout perdre, je veux dire par là, le mat, la bôme, les voiles et bien d´autres choses encore. C´est à la « risée Volvo », au moteur, qu´ils terminent ce foutu voyage. Je passe sur les détails mais après une saison marathon sur Saint Martin, Mireille me dira même que son mari a payé le gréement en kilomètres à pieds… Ils réussissent un véritable prodige, presque sans argent, mais avec beaucoup d´amis, à remettre un nouveau mat sur le Rêve d´Antilles, trouver bôme, voiles et tout les etc. indispensables au fonctionnement d´un voilier de cette taille. Bravo, cent fois, mille fois.
On prend les mêmes et on recommence. Je veux dire par là que je me retrouve dans le sud-ouest de Margarita pour le plaisir et les mêmes raisons qu´avant. Un jour quelconque, en faisant un brin de causette avec un autre bateau, enfin avec son capitaine, j´apprends que Michel et sa femme ont eu un sérieux problème pendant leur récente descente vers le sud. De nuit, sous voiles, Mireille, de garde dans le cockpit, s´endors. Le bateau, livré à lui même, continu son petit bonhomme de chemin jusqu´à aller percuter très brutalement l´arrière d´un cargo qui passe par là sans rien voir ni demander. Re-badaboum ! Je ne veux même pas imaginer l´effet que ça fait de se réveiller de cette manière en pleine nuit, surtout six mois après un démâtage. Michel me racontera plus tard qu´il croyait avoir perdu de nouveau le mat… Le bilan de cette collision fut, somme toute, relativement bénin. Descendre les voiles en catastrophe, constater que le bateau ne fait pas d´eau, mettre le moteur en marche et faire route sur la terre la plus proche, en l´occurrence l´île vénézuélienne de Blanquilla. Une fois l´ancre posée sur le fond, évaluer les dégâts : tout l´avant tordu avec le câble qui porte les voiles d´avant complètement mou, mais rien d´autre, ouf ! Un cargo, de nuit, ça pardonne très peu et très mal.

Coup de fusil

A nouveau au moteur, ils font route sur le Venezuela continental, là ils trouvent un chantier naval qui effectue les réparations au meilleur prix. Je ne devais revoir ce vieux grognon, qui oserait maintenant lui en vouloir de l´être, qu´un an plus tard sur île de Saint Martin où il me racontera lui-même les détails de la suite. Une fois sortis du chantier, ils partent tranquillement dans le port voisin pour y faire les derniers achats de vivres juste avant de partir faire du cabotage sur les îles. Un matin, à cause de je ne sais quel malentendu imbécile avec des pêcheurs de Puerto La Cruz, la situation devient rapidement très tendue. Michel décide alors de foutre le camp en vitesse avant que ça ne dégénère. Moteur en marche, ancre remontée, ils démarrent sous un flot d´insultes, quand soudain un coup de feu éclate. Je ne suis pas certain que badaboum puisse s´appliquer dans un cas comme ça mais de toutes manières le résultat reste le même. Trois plombs de taille respectable trouent les chaires de Michel, deux au ventre et un dans la cuisse ! C´est en perdant pas mal de sang qu´ils font, malgré tout, route sur Trinidad, dans le delta de l´Orénoque, car pour eux pas question de rester une minute de plus au Venezuela. Deux longs jours de mer plus tard, dans de terribles souffrances, ils arrivent enfin dans la baie de Port of Spain. Prévenus par radio, tous les bateaux présents se ruent à leur secours. Très bien soigné dans l´hôpital du port, Michel, chouchouté par tout le monde, se remet de ses blessures. Et c´est là, qu´enfin l´idée de vendre le voilier prend corps. Il est plus que temps de passer la main. La décision est prise quelques mois plus tard à leur arrivée à Saint Martin.

Le cyclone Lenny

Fin de l´histoire ? pas tout a fait. Il manque encore la cerise empoisonnée sur ce gâteau déjà pas très frais. Nous sommes début novembre 1999, dans le lagon, juste en face de Marigot. Normalement la saison des cyclones est terminée, sauf que cette fin de siècle nous garde un chien de sa chienne. Tardif, lent, imprévisible, le cyclone Lenny frappera sans relâche deux jours durant Saint Martin et ses voisines. Un insondable désespoire au cœur, Michel voit son bateau se cabosser sur une des plages du lagon, totalement impuissant face à tant d´injustice. Bien abîmé mais récupérable, il se vendra tel quel, Mireille a peur maintenant et Michel n´en peu plus. Ils continuent dans une salutaire logique leur amour de la navigation sur les fleuves d´Europe avec une petite péniche, la longue houle du grand large fait place au doux clapotis des canaux. Il ne manque qu´une chose tenue secrète jusque là, une chose qui ne s´invente pas, le nom du voilier : Bonaventure…

chapitre 22 : Une de plus

Six mois de vagabondage dans le voisinage de Margarita, et six autres sur St Barth dont je ne parlerai pas évitant ainsi d´en dire du mal. Juin 99 et le siècle agonisent. Ayant survécu péniblement en donnant des cours de voile et en louant la cabine avant à un copain cuistot, les loyers à St Barth dévorants allègrement la moitié d´un bon salaire, un providentiel remplacement en cuisine glisse gentiment dans ma poche les 1.000 dollars qui me nourriront dans les mois à venir. Je laisse passer le mauvais temps, paisiblement ancré dans la baie de Colombier. Dans un ou deux jours, je retournerai dans le sud, loin de St Barth.
Un bruit de moteur ! Tient de la visite. Oh merde de la visite…
– bonjours monsieur, Gendarmerie Nationale, permission de monter à bord.
Je ne suis recherché par aucune police, mais comme beaucoup de gens, la simple vue d´un uniforme me met mal à l´aise, d´autant plus mal à l´aise que je ne possède pas le dixième des trucs obligatoires sur un voilier à commencer par la taille. Il manque un peu plus de deux mètres de longueur au bateau pour avoir le droit de s´aventurer au large, ça commence donc, disons, mal…
Aimablement commence l´énumération du matériel qui manque.
– dites moi, vous battez quel pavillon au juste ? dit-il en montant du doigt mon bout de chiffon bleu, blanc, rouge, sans rouge ni blanc d´ailleurs…
– le nom du bateau et son port d´attache ? Comment lui expliquer que Maelduin III, à chaque fois m´oblige à des acrobaties phoniques invraisemblables en face de chaque représentant de l´ordre, alors que Sangria est compris dans toutes les langues, pas de la dissimulation, une simple question de bon sens.
– la bouée fer à cheval et le feu de retournement ? (il s´agit d´une bouée unie à une lampe électrique flottante qui s´allume dès qu´elle est jetée à l´eau pour aider et situer la personne tombée par dessus bord). Navigant en solitaire, je vois mal le GPS ou la cafetière me lançant tout ça si je tombe à la mer. Son utilité semble donc douteuse. Ho, Ho ! Vilaine surprise que cette date veille de trois ans qui nous apparaît comme date limite de consommation sur mes fusées de détresse. Heureusement que Cayenne est fermé sinon j´en prenais pour quinze ans de bagne. Rien, sur toute sa liste, que je peux exhiber de vraiment conforme. N´étant pas stupide (lui) et n´étant certainement pas le premier comme ça, il va se contenter de me faire signer un procès verbal où s´étale noir sur blanc la liste de mes carences.
Ancré par douze mètres de fond pour ne pas reculer sur cette veine de courant contraire, que ce vent hésitant ne me permet pas de vaincre, j´enrage à moins de cinq miles de Margarita. Il me faudra une pleine semaine pour contourner toute l´île (soit le même temps que toute la traversée depuis St Barth) et rejoindre mon mouillage à côté du bateau de Marco. Le gros temps du large se transforme en calmasses sitôt Margarita devant l´étrave, écœurant. Marco, qu´une nouvelle passion dévore, m´entraîne toutes les nuits pour poser vers minuit et relever vers quatre heures du matin son nouveau jouet : un filet. Je n´ai jamais autant mangé de poissons de toute ma vie, à tel point que dans les semaines qui suivent, le simple fait d´entendre parler de pêche me donnera des hauts le cœur.
Dans mes vagabondages sur les archipels alentour, doucement mais sûrement, une évidence se faufile, je commence à avoir envie d´autre chose. D´île en île, je jouis du paysage familier en sachant que je ne reviendrais pas. Plusieurs acheteurs pour le Sangria n´attendent que mon retour à St Martin.

L'ombre de Margarita dans la calmasse, dans quelques heures la baleine joueuse prendra la place du chalutier.

L’ombre de Margarita dans la calmasse, dans quelques heures la baleine joueuse prendra la place du chalutier.

Dans l´ouest de Margarita un couple de baleines a élu domicile. Je n’en connais pas la raison exacte, mais une chose est certaine, ces deux la m´aiment bien. A chacun de mes passages ils me font un cou-cou. Ma vitesse ? mon silence ? ma couleur ? Impossible de savoir. Ces abrutis de dauphins s´amusent depuis quelques temps d´un nouveau jeu à mes dépends. Derrière moi, ils se bousculent pour avoir la place exacte qui leur permet de se gratter le ventre avec le bout de la pale du pilote ! Le spectacle ne m´amuse que très modérément car mon grattoir à dauphins coûte tout de même 200 dollars. Par chance, ceux-la sont bien élevés et je perçois à peine le très léger contact. Devant tant de délicatesse je ne peux que m´incliner. Aller les mecs, grattez-vous tant que vous voudrez.
A l´occasion d´un passage sur Tortuga, un voilier noir captive mon attention, outre son capitaine, l´équipage se compose de sept chiens, dont deux gros. La poupe possède un étrange système de pont-levis. Voici en deux mots la manœuvre du matin et du soir. Le gars fait glisser son annexe le long du bord et l´immobilise vers l´arrière, puis, d´une main ferme, il fait descendre une longue planche qui pivote sur un axe et atterrit dans le petit canot. A chaque coup de sifflet, un chien descend la planche, saute dans le youyou à une place apparemment bien précise. Les sept chiens sont en place quand le bonhomme prend délicatement place au milieux, plonge les rames dans l´eau et souque vers la plage où la meute s´éparpille en aboyant joyeusement. Une demie heure plus tard le retour s´effectue en bon ordre de la même manière. J´avoue que le spectacle vaut le coup d´œil.
Le petit bout de septembre qui reste me donne tout juste le temps de rentrer de Tortuga pour préparer la remontée sur les îles du nord. Sauf que ce soir l´absence de vent me laisse dériver sur une mer plate avec les voiles sur le pont juste en face de la grande île. La radio débite des trucs que je connais maintenant par cœur, le sommeil me fuit sur ce silence noir sans lune. Il paraît que seul les fous n´ont jamais peur, alors soyez rassurez, mon équilibre mental se porte comme un charme si j´en crois l´hallucinante dégringolade de mon trouillomètre. Assis sur le pont, sur le fil du sommeil, je voyage dans un compte de fées lorsque soudain un lutin facétieux appuie sur le bouton d´une télécommande et me zappe sauvagement dans Alien. Par le travers du Sangria, droit sur moi, fonce une autoroute de plancton lumineux. L´hypothèse instantanément écartée d´un sous-marin atomique, je retiens mon souffle, mon pantalon et mon café prêt au choc. Sans un bruit, ce long et large tapis de lumière passe juste sous ma quille en s´effaçant à peine pour reprendre de l´intensité en se rapprochant à nouveau de la surface. Tremblant de tout mon corps, je vois l’éfreiné ballet de cette baleine qui se prend pour un dauphin en dansant et tournoyant sous moi. Les dauphins laissent une trace lumineuse de la largeur d´un fauteuil, en l´occurrence c´est toute une salle de séjour de palais vénitien qui se balade sous mes fesses, rudement bien serrées d´ailleurs. La seule stupidité qui me vient à l´esprit : faire du bruit ! Pas pour lui faire peur, quoique je partagerais volontiers un peu de trouille avec elle, sinon pour qu´elle sache exactement où je me trouve. Je ne la vois pas mais les petites étoiles de sa largeur illuminent toute ma longueur, la plus petite erreur de trajectoire et boum. Mes cheveux pointant vers le ciel, une demie heure durant, madame la baleine promène sa comète tout autour de moi, quand enfin son jogging nocturne semble toucher à sa fin. Je la sais, je la sens, lourde présence invisible, toute proche. Son souffle s´apaise vers un rythme que je ne connais que trop bien, elle dort.
Aucun vent, pas la moindre lumière, seule une lente et sourde respiration signale qu´elle a décidé de passer la nuit presque dans mes bras, vu son tour de taille c´est pas gagné. Il ne me reste qu´a espérer qu´elle ne fera pas de cauchemars… Pendant quelques minutes son souffle arrive vers moi. Je ne sais pas ce qu´elle utilise comme dentifrice mais faut vite qu´elle change de marque. Pouah, quelle horreur, cloacal le truc. Je profite qu´elle ne me voit pas pour me pincer franchement le nez, je commence à comprendre pourquoi elles restent généralement à distance, même les mouches y regarderaient à deux fois. Au fil des instants sa présence se gomme peu à peu, nos dérives s´éloignent l´une de l´autre, jusqu’à se perdre. Revient me voir quand tu veux, mais si ça pouvait-être de jour la prochaine fois, vu que mon cœur n´est plus tout jeune, j´avoue que je préférerais.

chapitre 23 : Cap sur Saint-Martin

Un coup de téléphone rassure pas mal de gens dans le mouillage de Porlamar, José, le dernier cyclone de la saison a perdu beaucoup de puissance destructrice avant de toucher les îles du nord, gardant surtout de la pluie.
L´oreille attentive aux bulletins météo, nous sommes plusieurs bateaux à guetter la fin de la saison en organisant la meilleur manière de faire le retour et quand.
Philou, bagues, tatouages, cheveux longs et rock´n roll, connaît plein de monde pour bosser dans le bâtiment, après de longues discutions nous tombons d´accord pour essayer de monter un truc ensemble, genre resto à St Domingue en additionnant nos capacités et nos futurs économies.
La page du Vénézula tourne et le dernier dimanche d´octobre l´ancre rejoint sa boite et Trash, le malinois de Philou, la cabine le temps de sortir de l´archipel sous un vent suffisant pour une route par l´est de Margarita, la nuit nous surprend par le travers des Frailes, dernier obstacle à éviter dans le nord de Margarita.
Le chien et Philou, arrivant tous deux d´une balade de trois mois sur un autre voilier, ne posent aucun problème d´adaptation, dommage que le chien n´aboie pas nuit à la vue d´une lumière, seul philou et moi assurons les quarts de veille dans cette zone de fort trafic.
Ma parole ce convoie militaire se prend pour Jean-Michel Jarre à nous bombarder ainsi de morse optique, très jolis ces séries de coups de flash, malheureusement impossible d´y comprendre quelque chose, bof ils finiront bien par se fatiguer. En file indienne, une dizaine de bateaux de guerre surgissent et s´effacent sous un ciel gavé d´étoiles.
Lundi 1 novembre, le compas marque trente degrés, la mer se forme en rondeurs et nous portons toute la toile. Le bateau marche bien nous battons même de vitesse une petite grenouille brune, qui à mon avis à du se gourer de documentaire.
Vers midi une joyeuse troupe de dauphins se bouscule juste devant l´étrave, à plat ventre sur le pont mes mains trempent dans l´eau frôlant de temps à autre un aileron que je finis par reconnaître aux profondes rayures qui le décore, souvenir d´une hélice probablement.
Pauvre Trash, il se demande se qu´il fout sur cet échantillon de voilier après le catamaran de onze mètres où il pouvait courir dans tous les sens. Attaché par sécurité, il trouve rapidement le couloir de vent entre les deux voiles où il peut piquer un somme peinard.
Du pain cuit à la casserole, une grosse salade de riz, sous un ciel piqueté de hauts cumulus, une bonne sieste, c´est une affaire qui roule.
Mardi 2 novembre, nuit calme, seules trois lumières croisées sur le lointain. Nouvelle rencontre, six marsouins folâtrent devant nous. Devant nous justement, de gros nuages noirs et bas n´augurent rien de bien sympathique. Le café tout juste avalé, vingt cinq nœuds de vent sous une forte pluie, les services d´hygiène nous rappellent à l´ordre, douche générale, même le chien, en fait, surtout le chien.
Maintenant étendus sur les couchettes nous attendons la fin de la partie de ping-pong, sans vent dans un petit clapot sec et hargneux, le Sangria roule frénétiquement bord sur bord, pif, paf, pif, paf. Voiles sur le pont et les nerfs bien roulés en boule, nous perdons ainsi tout l´après-midi.
La nuit tombe sous un Alizé qui monte en force face à un ciel qui annonce la couleur, en noir surtout.
Mercredi 3 novembre, la grand voile réduite aux deux tiers le foc hissé à l´avant encaissent de violentes rafales, les grains succèdent aux grains, tout vestige de confort n´est que souvenir ou espoir…
Jeudi, vendredi et samedi, sur cette mer devenue puissante, couverte de hautes vagues grises, vestes de quart et cirés, cette fois c´est nous qui nous gourons de documentaire. Il fait froid, toutes les trois ou quatre lames nous en prenons une sur la gueule, un coup de chien breton en noir et blanc. Sous cette voûte grise, d´énormes champignons noirs, particulièrement vénéneux, nous soumettent à la torture d´un fouet liquide. Trois ris, tourmentin, le strict minimum de toile couche encore le Sangria quand il passe au travers de ces noirceurs. Les nuits sombres nous bousculent méchamment, sur notre petit bout de plastique face à des montagnes obscures qui explosent soudain du blanc aveuglant des éclairs, la mer des Caraïbes n´a rien à envier aux autres quand elle est en colère.
Échinescourbées, au propre comme au figuré, cherchant désespérément une porte de sortie entre les wagons de ce train de gifles, le seul instant pendant lequel un maigre sourire hésite sur mes lèvres reste le moment du point GPS. Contre cette épidémie de rage, sur un cap parfait, chaque jour plus de cent miles allongent le trait qui monte sur la carte.
Saba Bank, grand plateau de faible profondeur, que j´évite le plus possible en passant au vent, pas besoin d´être grand marin pour deviner que là dessus les vagues peuvent parfaitement nous condamner à mort, plus le fond est proche de la surface, plus les vagues montent et déferlent, à l´image des derniers rouleaux avant une plage.
Quelle horreur, si le bord du banc est comme ça, quatre à cinq mètres de creux venant de n´importe où en s´écroulant d´écume à la manière d´un torrent de montagne, le reste du haut-fond aura la peau de l´inconscient qui avancera une étrave sur son dos.
Le gros pain de sucre de l´île de Saba, pourtant tout proche, reste invisible mais semble marquer un retour sinon au calme du moins au raisonnable, la déferlante qui a noyée le capitaine, le chien et même une partie de la table à carte semble avoir été la dernière d´une série que nous aurions bien aimée ne pas connaître.
Gris et blanc, vagues fortes et rafales puissantes, après ce que l´on vient de traverser, nous regardons tout ça d´un air un peu blasé, même les trois ris de la grand voile et le foc réduit sous ce sept Beaufort, ne nous fait ni chaud ni froid, Trash aboie en remuant la queue, c´est vous dire.
Dimanche 7 novembre, pile trois heures du matin, en face de tous les bars fermés de Grand Case, avec douze francs en poche, sans casse se termine cette éprouvante traversé.

chapitre 24 : Chronique d’un incroyable désastre

Philou et moi avons fini par baptiser cette traversée « la route de la côte de bœuf » même le chien aimait le nom et c´est justement sur une grosse entrecôte que nous nous jetons pour oublier les raviolis froids des derniers jours. Des ti’ punchs et un rouge bien charpenté éclairent nos yeux et fleurissent nos anecdotes. Domi, petite bonne femme ronde et énergique, nous propose notre premier boulot : remettre d´aplomb son petit ranch d´excursions équestres que le cyclone José, vieux de quinze jours à peine, a mis à mal. Deux semaines devraient suffire pour remettre en ordre la petite cabane et l´enclos aux chevaux du OK Corral.
Deux jours plus tard, marteau et pinceaux en main, nous attaquons l´affaire dans un cadre sublime. Dans notre dos ondulent de vertes collines plantées ça et là de touffes d´arbres et de palmiers, en face une grande esplanade d´herbe courte, une crique suivie d´une longue plage de sable clair, la mer et l´hérissée silhouette de St Barth. Chaque fois que je lève les yeux je me demande si je fais des activités manuelles au Club Med ou si je bosse vraiment. Le doute s´estompe finalement assez vite, tout bien considéré c´est pas le Club, plutôt la case de l´oncle Tom…
Philou m´emmène à plusieurs reprises dormir chez la raison de son retour, six mois de rondeur avec de blondes frisettes qui encadrent une bouche sensuelle et gourmande dont s´échappe musicalement une certitude : Grand cœur mais invivable. Philou profite de l´invivable et moi du grand cœur, sans ambiguïté, une douche et un matelas m´évitent un long retour au bateau chaque soir. Bien qu´un tantinet inquiet de laisser le Sangria tout seul pour les quinze jours du chantier je n´ai pas vraiment d´autre possibilité. Plus tard en fonction du prochain lieu de travail j´aviserai.
Les jours passent et le boulot avance. Très bientôt le ranch pourra reprendre ses activités, à ma plus grande joie car c´est seulement à ce moment là que nous serons payés, les fonds de Domi ayant pas mal soufferts de son fils barré avec la caisse, du cyclone José et le la basse saison. Hé oui, même aux Antilles c´est pas tous les jours facile.
Les pinceaux s´arrêtent, comme mus par une volonté propre, la vieille camionnette de Domi s´immobilise au milieux d´un nuage de chiens dont elle fait collection. Dans ses bras les bières et dans sa tête une nouvelle, le tout très frais. Je manque de m´étrangler avec ma cannette à l´énoncée de la nouvelle : une tempête tropicale sévirait dans le sud de la Jamaïque. A plus de 2.000 kilomètres dans l´ouest, contre vents et courants je plains déjà l´Amérique centrale qui va encore en prendre plein la gueule. Depuis tout gamin, je sais que les avalanches ne remontent pas les montagnes et sa route sera nord-ouest, poussé par toutes les lois qui régissent l´atmosphère. Au petit resto de plage où l´ardoise de Domi nous nourri, des bribes de conversations m´écorchent les oreilles : Lenny, vers nous, cyclone, sur la gueule, encore… Que mon morceau de viande passe mal ne surprendra personne, non seulement cette saloperie se renforce et en plus elle remonte la montagne… Le soir même devant les infos à la télé, le rare presque impossible se dégage de la carte satellite, contre vent, force et courant, le monstre fait route dans notre direction. Obligé de me rabattre sur météo France Guadeloupe, car une fois de plus au très mauvais moment les services publiques sont en grève et je ne comprends rien à la météo des américains très impliqués dans cette zone. Une analyse fantaisiste et par trop optimiste des abrutis de Guadeloupe, que nous serons nombreux à vouloir lyncher dans les prochains jours, annonce un cyclone grade un ( le plus petit d´une échelle de cinq ) passant à plus de 300 kilomètres dans le nord de St Martin, un moindre mal.
Dès le lendemain matin Lenny est sur toutes les lèvres. Le satellite lui trouve un œil, puis deux, pour les perdre ensuite, de zigzags en surprises. Moins de 24 heures avant le déclenchement de l´alerte générale, par cette douce matinée calme et ensoleillée, la hache du bourreau tombe et ce sont nos têtes qui vont roulées sur le sable. Lenny, cyclone classe quatre, lève des vagues de plus de dix mètres avec des rafales de plus de 300 km/heure. Il se déplace à moins d´un nœud et l´œil passera très précisément sur St Martin dans une poignée d´heures… Le dernier phénomène de cette ampleur à avoir frappé ici s´appelait Luis. Des 1.800 bateaux du lagon, après trente six heures de vent de 360 km/heure, seuls 45 flottaient encore ! Des centaines de disparus, une île réduite à néant par « LE » cyclone.
Le comportement erratique, la vitesse de déplacement excessivement lente, et l´abominable puissance du tueur font de Lenny un probable jumeaux du Luis qui changea complètement la donne dans toute cette région. Il y a maintenant, à l´image de la guerre, l´avant Luis et l´après Luis… Merci messieurs les ingénieurs de nous avoir transformés un nain lointain en tyrannosaure claquant des mâchoires au ras de nos oreilles à moins de vingt quatre heures du choc. Plein de copains m´ont raconté leur Luis et la petite Erika gronde encore à ma mémoire. C´est quasiment dans un état second qu´à la nuit je rejoint le bateau et le prépare pour qu´à l´aube je puisse le faire passer derrière la pointe nord-est de l´île. Avant le jour, dès les premières lueurs je lutte pour passer ce p… de cap derrière lequel je pense augmenter mes chances de revoir le Sangria en un seul morceau. Qu´ai-je fait pour que Mike Tyson me court après avec une batte de base-ball ? Sous un ciel bas, lourd, l´atmosphère se charge d´électricité comme on charge un fusil à pompe avec des chevrotines.
L´avant garde de Lenny constituée de gros cumulonimbus nous sert les amuses-gueule à grand coup de rafales assassines. Tenir, il faut tenir et passer de l´autre côté de ce haut promontoire où je pourrais augmenter mes chances de ne pas tout perdre. Je ne prétends pas avoir la bonne réponse, mais une chose est sûre, je ne passerai pas le cyclone à bord du bateau, si protégé soit-il. La monumentale gifle des Açores et surtout l´évidence de l´impuissance humaine m´ont fait bien réfléchir, les règles sont truquées, nous allons perdre.
Dans un épouvantable fracas discret, presque silencieux, je regarde tomber l´éponge, les deux pans de la grand voile déchirée n´iront pas plus loin, et moi non plus… Impossible maintenant de rejoindre la baie abritée de Pinel. Morceaux de grand voile rangés, sous foc seul, les prémisses me bottent énergiquement le cul vers l´autre alternative, dans trois ou quatre heures… Au fond de l´Anse Marcel, entourée sur trois côtés de reliefs apaisants, je prépare au plus vite et au mieux mon vieux copain pour ce qui va suivre, tout en sachant qu´on ne joue pas impunément à la roulette russe pendant des heures. La planche solidement attachée au pied d´un arbre reculé de la plage, nu sous mon ciré, un minuscule sac sur le dos, je pars rejoindre les murs de béton et les copains sans un regard en arrière. J´ai fait ce que j´ai pu avec ce que j´avais. Nous ne le savons pas encore derrière ces murs solides au milieu de cette bourgade épargnée que les rafales qui assourdissent l´atmosphère ne sont rien en comparaison de la furie sauvage qui sévit sur le reste de l´île. Quarante heures durant nous restons calfeutrés dans la maison avec pour seule compagnie une radio sur piles et pour unique spectacle l´eau, beaucoup, énormément d´eau, un véritable torrent ruisselle sur nous sans discontinuer, la route est le lit principal et nous sommes sur le bord de l´affluant… Heures de drames et d´angoisses, dehors sur la mer revenue à la violence des premiers temps du monde, des marins meurent, l´un survivra 18 heures dans des creux de dix mètres en combinaison et gilet de sauvetage. Deux magnifiques voiliers ancrés en baie de Marigot, ancres emmêlées, partaient au large et seront aperçus par les Coast-Guard coulants ensembles. Le courage de celui-ci bien mal récompensé, bravant l´ouragan il eu le sinistre privilège de voir son voilier, formidablement bien ancré, se faire écraser par un cargo partant à la côte. Phil, Gégé, Michel, Guitou, des torrents de larmes comme s´il ne pleuvait pas assez. L´escale saint-martinoise de Lenny aura durée quarante heures, dans cette matinée hagarde et visqueuse. L´hésitante machine de la vie toussote, passe la première et redémarre, de rares oiseaux traversent un ciel où brille un hoquet de soleil. Des portes s´ouvrent, des passants passent devant moi qui luttent pour tordre le cou d´un espoir qui ne doit pas naître, pas encore. La petite bourgade de quartier d´Orléans, au visage à peine ébouriffé, ne colle pas avec les forces jetées dans cette bataille. La radio parlait d´une guerre atomique et je ne vois que les restes d´une bagarre de gamins, quelque chose sonne faux. De brèves averses entrecoupées de brillantes éclaircies nous accompagnent, Philou et moi, vers la sortie de la cuvette protectrice de quartier.
Plus les kilomètres nous rapprochent de l’anse Marcel plus l´évidence de la correction subie est brutale. De petits bouts de voiture en longues marches à pieds sur cette route en pointillés noyée de boue, jonchées d´arbres et de pylônes arrachés, de débris de tailles considérables ne laisse plus l´ombre d´un doute quand à l´extrême sauvagerie de ce que les indiens appelaient « l´esprit du mal ». Une camionnette nous dépose au sommet de la colline au pied de laquelle le vide pathétique de la baie me vrille les tripes. Sur l´insistance de Philou nous descendons voir les choses de plus près. La grosse voiture délicatement posée sur le toit au milieu du parking ne fait que confirmer ce que je savais déjà, les coups de griffes du cyclone ont méchamment rayés le paysage. Les grands voiliers des loueurs, empilés, coulés ou posés sur l´herbe des berges, montrent bien que malgré la protection de la marina je ne serais certainement pas seul pour pleurer. L´arbre auquel j´avais solidement attaché mon canoë ne fait plus partie du paysage.
L´esprit vide, seul, je déambule les environs et une heure plus tard, toute trace d´illusion balayée, je calcule machinalement l´étendue de mes possessions : un passeport, deux shorts et trois tee-shirts ! Si j´avais des chaussettes, durant cette heure, mon moral serait bien chiffonné dedans. Finir de tirer un trait sur le Sangria me prends le reste de l´après-midi, partit, arraché, coulé, gommé. Les jours qui suivent dégoulinent de poisse. Je ne croise pas un copain sans barboter dans les prolongements de ce cauchemar. Tout le monde en a prit plein la gueule. Une quinzaine de disparus, 110 bateaux coulés ou jetés à la côte, des vagues de huit à dix mètres ont noyées Philipsburg sous trois mètres d´océan, tout est cassé ou fendu.
Une semaine plus tard, retrouvé par les douanes, au bout de quarante cinq minutes de marche à flanc de montagne sous l´ombre d´une falaise, explosé sur une plage de galets à vingt mètres de la mer, dort pour toujours un bateau, mon bateau……..

épilogue

Dans l´état du Sangria au moment des faits, avant les travaux de rénovation prévus pour sa vente, le chiffrage des pertes me dégoûte. J´ai tout perdu et ce tout valait à peine 30.000 Fr, une valeur dérisoire mais au combien réelle de mon usine à rêves, ma maison, mon moyen de transport et parfois mon gagne pain. Sur sa dernière plage de galets, invendable, insauvable, irrécupérable.
Bon on va pas en faire un fromage, je repeins la petite maison de la copine de Philou contre le gîte et le couvert, et pinceau en main, je gamberge sur la suite des opérations.
Tient à propos, savez-vous quelle est la différence entre une femme et un cyclone ? Il n´y en a pas, tous deux arrivent chauds et humides et embarquent le frigo, la télé et la bagnole quand ils nous quittent… Oui, bon, je sais, mais on s´amuse comme on peut dans ces moments là.
Tous les copains me disent de rester ici, de m´accrocher, que je trouverai du boulot sans problème, mais le problème justement c´est que les Antilles commencent à me sortir sérieusement par les trous de nez. J´ai connu la Caraïbe dans les meilleurs conditions qui soient et toutes les perspectives qui s´offrent à moi sur cette île correspondent à de la bière tiède et des sandwichs assis sur le sable à regarder mon ancien bonheur passer devant moi au fil des vagues ! Vous parlez d´une solution, ça ressemble bien plus à une torture particulièrement sadique.
Pile un mois après le cyclone, je claque pour un bon moment la porte des Antilles. A quarante ans je repars c´est loin d´être la première fois et que l´angoisse du lendemain fait autant partie de mon caractère que l´achat d´une Ferrari des mes possibilités économiques, je ne me sens pas particulièrement inquiet face à cette tempête de neige qui recouvre lentement la ferme de mes parents. Ça commence à bien faire les tempêtes, quitter un ouragan pour un autre. En cette fin décembre 1999, je commence à sérieusement fatiguer devant ces images de destruction et de mort et les seules images de mer qui s´étalent partout portent un nom qui m´écorche les oreilles : Erika !
De trucs en machins, de petits boulots en rencontres, devant cette fenêtre ouverte où s´étire sur l´horizon vibrant de lumière le pont Vasco de Gama, maintenant terminé, au cœur de cette Lisbonne que j´aime, avec votre permission je vous laisse.
Merci d´être venu, à bientôt…

Lisbonne, chez des amis au printemps 2000.

Fin de “l’Aventure ? au fond à gauche ”
Encore un grand merci à Patrick de nous avoir confié son manuscrit. Bon vent à toi.

Nous avons eu la chance de pouvoir rencontrer Patrick, de passage à Lorient.debout, de gauche à droite : Nicolas, Yann et Pascal.. assis : Samuel (de dos), Hannah, Lyse et Patrick.

Nous avons eu la chance de pouvoir rencontrer Patrick, de passage à Lorient.
debout, de gauche à droite : Nicolas, Yann et Pascal.. assis : Samuel (de dos), Hannah, Lyse et Patrick.

Sangriaquilamis